PHILIPPE CLAUDEL.

Philippe Claudel.

Philippe Claudel, né en 1962 en Lorraine, est un écrivain, réalisateur et scénariste français.   Agrégé de Lettres modernes, il est maître de conférences à l’Université de Nancy. Il a également été professeur en prison auprès d’adolescents handicapés physiques. Il a été élu à  l’Académie Goncourt le 11 janvier 2012 au fauteuil de Jorge Semprun.

Romans : « Les Ames grises » « Le roman de Brodeck » « L’Enquête » « « Parfums ».

Il a reçu de nombreux prix et est traduit dans le monde entier.

Ses films « Il y a longtemps que je t’aime » et « Tous les soleils » ont été de grands succès en France et dans le monde.

(Billets : 19 janvier 2010 – 14 mars 2014)

LA PETITE FILLE DE MONSIEUR LINH.

« C’est un viel homme debout à l’arrière d’un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le viel homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul à savoir qu’il s’appelle ainsi car tous ceux qui le savaient sont morts autour de lui. »

Par les premiers mots du livre, nous apprenons que Monsieur Linh a quitté son pays en guerre, comme beaucoup d’autres et arrive dans un endroit qu’il ne connaît pas et dont il ne parle pas la langue.

Il est hébergé dans un centre pour immigrés avec sa petite fille « Sang diû » qui dans la langue de son pays signifie « Matin doux ». Les parents du bébé. sont morts et Monsieur Linh a décidé de partir à jamais, pour l’enfant.

Il dort dans un dortoir avec d’autres réfugiés. Le personnel l’appelle « oncle » comme c’est la coutume dans le pays.

Lors d’une promenade, assis sur un banc, il est rejoint par un homme, un peu moins vieux que lui, plus grand, plus gros. Il demande le nom de la petite fille et le traduit mal « Sans Dieu » Il  s’appelle Bark et s’enquiert du nom de Monsieur Linh. Sans comprendre la question, Monsieur Linh, répond « Tao-laï » qui équivaut au bonjour dans la langue de son pays natal. Monsieur Bark l’appellera donc Tao-laï.

Les deux hommes vont se rencontrer tous les jours sur ce banc et va naître entre-eux une amitié très forte alors qu’ils ne parlent pas la même langue. Monsieur Linh apprécie ce nouvel ami : « C’est comme de retrouver un signe sur un chemin alors qu’on est perdu dans le forêt, que l’on tourne et tourne depuis des jours, sans rien reconnaître. »

Monsieur Linh est bercé par la voix de cet inconnu qu’il lui parle sans qu’il puisse saisir un seul mot. « Monsieur Bark a de gros doigts dont les dernières phalanges ont pris une couleur orangé, à force de serrer les multiples cigarettes qu’il fume sans cesse. »

Monsieur Bark lui fait visiter le parc où se trouve un manège qui appartenait à sa femme, décédée. « J’étais toujours ému en voyant cela, en voyant ma femme actionner le manège, savoir que son métier, c’était de donner de la joie aux enfants. »

Un jour, rentré au dortoir après sa promenade, la traductrice Sara lui apprend qu’il ne pourra pas rester. Le bureau des réfugiés va examiner son cas et il lui proposera un autre endroit où il pourra résider éternellement.

En attendant le transfert, Monsieur Linh, qui ne fume pas, demande d’avoir un paquet de cigarettes tous les jours pour les remettre en cadeau à son nouvel ami.

Il lui remettra les deux paquets de cigarettes dans un café où l’a emmené Monsieur Bark. Celui-ci est très ému. Il y a si longtemps qu’il n’a plus reçu de cadeaux. Bien que les cigarettes soient d’une marque qu’il ne fume pas, il ouvre le paquet et fume les trouvant meilleures que celles qu’il fume d’habitude, parce qu’il est tellement content du cadeau.

Monsieur Bark emmène Monsieur Linh au bord de la mer et avoue qu’il connaît son pays natal. « Oui, je le connais,  reprend-il en regardant de nouveau la mer et le lointain. Il y a longtemps, j’y suis allé. Je n’osais pas vous le dire. On ne m’a pas demandé mon avis, vous savez. On m’a forcé à y aller. J’étais jeune. Je ne savais pas. C’était une guerre. (…) J’étais encore un gosse. Un gosse. Et on a mis un fusil dans mes mains, alors que j’étais presque encore un enfant. » Monsieur Bark pleure et Monsieur Linh essaie de l’entourer de ses bras et lui sourit. Il pense que c’est le souvenir de sa femme qui le fait pleurer.

Ce que lui avait annoncé Sara arrive. Monsieur Linh est emmené dans un château, sur une hauteur. L’infirmière lui remet un pyjama bleu comme à tous ceux qui se trouvent là. Monsieur Linh est désespéré. Comment va-t-il retrouver son ami ? Il essaie de s’enfuir mais est rattrapé par les gardiens.

Il y arrivera pourtant et erra dans la ville à la recherche de son ami, qu’il finira par retrouver.

Je ne peux en dire plus. La fin du livre est une surprise…

Un roman émouvant, intimiste. Monsieur Linh ne parle pas mais pense constamment au pays qu’il a quitté pour l’enfant. Il s’en occupe avec tendresse, la serre contre lui, c’est son sang, tout ce qui lui reste.

Nous ne savons pas quel est le pays natal de Monsieur Linh ni celui où il est emmené. Des indices nous font penser à un pays d’Asie, mais c’est sans importance.

Je ne sais pas si Philippe Claudel a voulu écrire un livre sur les immigrés. Pour moi, le livre est surtout le récit de l’amitié qui se crée entre deux personnes qui ne parlent pas la même langue et pourtant se comprennent.

L’émotion ne nous lâche pas. La beauté du style renforce encore l’émotion. C’est la magie des mots.

 

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PHILIPPE CLAUDEL.

Philippe Claudel

Philippe Claudel est né en 1962 en Meurthe-et-Moselle. Ecrivain et réalisateur, il a écrit de nombreux romans et reçu plusieurs récompenses. Agrégé de Lettres,  il enseigne à l’université de Nancy.

Romans : « Quelques uns des cent regrets » « Le café de l’Excelsior » « Les âmes grises » « Le rapport Brodeck » (Billet du 19 janvier 2010)

Plusieurs de ses romans ont été adaptés à l’écran.

L’ENQUETE.

L’enquêteur doit enquêter sur une vague de suicides dans une entreprise. Sa mission commence mal. Personne n’est venu le chercher à la gare, il n’y a pas de taxis, il tombe une pluie fine mêlée de neige fondue. C’est un homme de petite taille, un peu rond, aux cheveux rares. « Tout chez lui est banal, du vêtement à l’expression. »

Il va errer dans la ville à la recherche d’un hôtel. La ville est dominée par l’entreprise. Elle écrase tout.

Il trouve un hôtel qui affiche des prix exorbitants mais il n’a pas le choix. Il est accueilli, très mal, par la Géante en peignoir rose qui lui confisque ses papiers, lui fait remplir d’innombrables formulaires et lui lit un règlement loufoque. Elle lui donne la chambre 14. Celle-ci est en très mauvais état et la porte de la salle de bains ne s’ouvre pas.

Première mésaventure, première surprise qui sera suivie de beaucoup d’autres. Philippe Claudel va nous emmener dans un univers hallucinant.

Le matin, une foule de gens, compacte, se presse sur les trottoirs, tellement compacte qu’il n’arrive pas à la traverser.

Dans sa recherche de l’entrée de l’entreprise il va rencontrer des gens très bizarres : le Policier, le Veilleur de nuit, le Garde, le Psychologue et même finalement le Fondateur de l’entreprise. Tous ces personnages n’ont d’autres noms que leur fonction. Lui-même se nomme l’Enquêteur et ne sait plus son véritable nom.

Il vit un véritable cauchemar. Les personnes qu’il rencontre ne répondent jamais à ses questions mais en posent d’autres avant de disparaître.

Plusieurs fois, il veut abandonner mais se dit qu’il doit tenir bon et arriver à faire son enquête. Il pense même qu’il est peut-être mort mais « on ne peut pas être très mort ou supérieurement mort. On est juste mort, un point c’est tout. » « Il renonça pour la première fois de son existence à se penser en tant qu’individu ayant une volonté, le choix de ses actions, vivant dans un pays qui garantissait à chacun des libertés fondamentales, tellement fondamentales que, la plupart du temps, tous ses citoyens y compris l’Enquêteur, en jouissait sans en avoir conscience. »

C’est bien dans un autre monde qu’il se trouve, un monde déshumanisé, hallucinant, dominé par l’Entreprise.

Quelle entreprise ? Le Guide auquel il pose la question avoue ne pas savoir grand-chose sauf qu’elle couvre énormément d’activités : communication, ingénierie, traitement des eaux, énergies renouvelables, exploitation pétrolière etc. L’auteur en fait la description dans laquelle on retrouve tout ce qui touche à l’activité humaine. Tout dans les mains d’une seule entreprise !

Ajoute à ce désarroi, une photo affichée partout d’un vieillard au sourire énigmatique et dont il se demande qui il peut être. Dieu ?

De plus, une voix suppliante le poursuit dont il ne sait pas d’où elle vient. Il ne l’apprendra qu’à la fin du livre.

Un témoignage d’un employé renforce l’idée que peu à peu se fait le lecteur que Philippe Claudel veut nous montrer ce que le monde pourrait devenir dans le futur.

« Vous êtes de quel Service reprit le Garde. Nettoyage ? Un esclave moderne ? Un de plus ! J’espère que vous ne vous donnez pas à fond au moi ? Vous et moi, ainsi que des milliers d’autres, ne comptent pas pour eux. Nous ne sommes rien. Nous sommes à peine des numéros sur des listes de personnel. »

J’avoue que j’ai été assez déroutée par le livre. Et pourtant, aussi oppressant qu’il puisse être, impossible de le quitter. Même si les situations sont vraiment invraisemblables, je n’ai pas pu en rire.

Du grand talent.

Seul l’Enquêteur arrivera à garder son humanité. Même s’il n’est plus aux yeux des autres et pour lui-même qu’un Enquêteur, un numéro, le 14…

Philippe Claudel a quitté le réalisme relatif du Rapport de Brodeck pour entrer dans le monde inquiétant du fantastique.

Et c’est une réussite.

En exergue du livre, Philippe Claudel a inscrit cette dédicace : « Aux prochains, afin qu’ils ne soient pas les suivants. »

Dans une interview, il dit : « Le grand drame est que le travail a pris trop d’importance dans notre identité. On s’identifie à ce travail qu’on effectue de huit à dix heures par jour. (…)On réduit la personnalité à cela. Au point que, lorsqu’on n’a pas de travail, on a presque honte. »

Vers quel monde nous dirigeons-nous ?

 

PHILIPPE CLAUDEL.

 

PHILIPPE CLAUDEL est né le 2 février 1962 à Dombasle-sur-Meurthe. Il est agrégé de français et maître de conférence à l’université de Nancy. Ses oeuvres les plus connues sont :  « Les Ames grises« , prix Renaudot, adapté au cinéma en 2005, « La petite Fille de Monsieur Linh,  et « Le Rapport de Brodeck » pour lequel il a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens et le Prix des lecteurs du Livre de Poche. Réalisateur, son premier film « Il y a longtemps que je t’aime » a obtenu le César du meilleur film en 2009.

 LE  RAPPORT  DE  BRODECK.

 L’histoire se passe dans un village semblable à n’importe quel autre. Il a son maire, son instituteur, son curé ; une auberge, un café, un marché. Il va pourtant s’y passer des choses horribles.

Pendant la guerre, les Allemands débarquent et sèment la terreur. Leur capitaine leur ordonne d’aller chercher toutes les armes. Aloïs Collar, un peu par bravade, affirme qu’il n’en possède pas. Les soldats trouvent cependant un vieux fusil. Collar est emmené et le lendemain, devant tout le village convoqué par le capitaine Buller, il est abattu d’un coup de hache. Son corps restera là pour « l’exemple ». Peu de temps après, Buller convoque le maire et lui ordonne de « purifier le village ». Le maire lui livre Brodeck et Frippman, deux étrangers : « Frippman et moi avions en commun de ne pas être nés au village, de ne pas ressembler à ceux d’ici, yeux trop sombres, cheveux trop noirs, peau trop bistre… ».

A la  surprise générale, Brodeck revient au village. Il reprend son travail qui consiste à  répertorier les plantes et à envoyer des rapports à l’administration. Un an plus tard, un étranger s’installe au village. Il ne dit pas son nom, ni d’où il vient, ni pourquoi il est là. Peu à peu il suscite la suspicion. Que fait-il ? Pourquoi se promène-t-il dans la montagne ? Pourquoi écrit-il ?

L’étranger, « l’Anderer »convie les villageois à une exposition intitulée « Portraits et Paysages » et les villageois, se voient dans les portraits qu’il a fait d’eux « comme dans un miroir ». Ils ne le supportent pas et détruisent les tableaux. Leur haine augmente. Ils vont s’emparer du cheval et de l’âne de l’étranger, les noyer dans des conditions horribles, devant tout le village qui ne dit rien. L’horreur ne s’arrêtera pas. Ils vont tuer l’étranger dans l’auberge. Brodeck qui est venu chercher du beurre, découvre le meurtre. Les notables vont lui demander d’écrire un rapport pour les disculper. C’est ainsi que commence le livre :

« Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi, je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu’elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. Mais les autres m’ont forcé : « Toi, tu sais écrire, m’ont-ils dit, tu as fait des études. »

 Brodeck va écrire son rapport en y mêlant ses souvenirs du camp de concentration. « Parfois, lorsque les gardes étaient ivres ou désoeuvrés, ils s’amusaient avec moi en me mettant un collier et une laisse. Il fallait que je marche ainsi, avec le collier et la laisse. Il fallait que je fasse le beau, que je tourne sur moi-même, que j’aboie, que je tire la langue, que je lèche leurs bottes. Les gardes ne m’appelaient plus Brodeck, mais Chien Brodeck ».

 En écrivant son rapport, il y mêle ses réflexions : « On ne se rend jamais trop compte combien le cours d’une vie peut dépendre de choses insignifiantes, un morceau de beurre… »
Depuis ce qu’il appelle « l’Ereignies », » la chose qui s’est passée« , il vit dans la peur. « Le plus bizarre, c’est que lorsque je me trouvais au camp, que j’étais devenu Chien Brodeck, je n’avais plus peur. La peur n’existait pas là-bas, j’étais très au-delà d’elle. Car la peur appartient encore à la vie. » « Je sais comment la peur peut transformer un homme … C’est parce que la peur avait saisi quelques-uns à la gorge, que j’avais été livré aux bourreaux, et ces mêmes bourreaux, qui jadis avaient été comme moi, c’est aussi la peur qui les avait changés  en monstres, et qui avait fait  proliférer les germes du mal qu’ils portaient en eux, comme nous le portons tous en nous. »

Revenu au village, après le camp, Brodeck va retrouver le mal. Les notables, qui ne supportent plus l’Anderer, parce qu’il est différent, vont se transformer en monstres.

Le roman est très noir. Pourtant, Philippe Claudel, va aussi y introduire la bonté. Le curé, alcoolique,  qui reçoit les plus noires confidences et se traite « d’homme-égout », même s’il ne croit plus en Dieu, reste parce qu’il se sent utile. « Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite, ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu’ils ont fait. Il faut qu’ils  s’en débarrassent. Alors ils viennent me voir… » Et en parlant de l’Anderer : « Moi je suis l’égout, mais lui, c’était le miroir. Et les miroirs, Brodeck ne peuvent que se briser. »

Il y a aussi, la femme qui l’a recueilli, amené au village, et l’a élevé, Fédorine. Sa femme Emélia et sa fille Poupchette. L’instituteur qui avait été bon pour lui lorsqu’il était arrivé au village. Et même l’étranger, que Brodeck admire, avec qui il partage l’amour des plantes et qui va lui montrer un livre magnifique, qu’il avait en cherché en vain quand il était étudiant. « Son visage avait toujours un grand sourire qui remplaçait souvent les mots dont il était économe. Ses yeux étaient très ronds, d’un beau vert jade, et sortaient un peu de sa face ce qui rendait son regard encore plus pénétrant. Il parlait très peu. Il écoutait surtout. »

Le roman est magnifique. Le lecteur sera peut-être gêné par les allers et retours que fait l’auteur entre le camp et le village et par certaines similitudes. L’Ereignies se produit parce que le village a été traumatisé par la guerre. Brodeck doit écrire le rapport pour que ceux qui ont commis ces choses horribles puissent oublier.

Je ne sais pas quel message Philippe Claudel veut nous livrer par son roman. J’y ai trouvé la dualité de l’homme chez qui le bien et le mal coexistent. Son libre arbitre lui permet de choisir de faire le bien ou le mal, ou plutôt ce qu’il considère comme étant le bien ou le mal. C’est la condition humaine. C’est elle qui nous donne des héros, des saints mais aussi des monstres.