LA LIBERTE D’EXPRESSION.

Bruxelles est Charlie

J’ai été comme tout le monde profondément choquée par les attentats contre Charlie Hebdo, à Montrouge et dans le supermarché cacher à la porte de Vincennes.

Pourtant, au fur et à mesure des jours, je me suis sentie mal à l’aise devant les manifestations organisées pour revendiquer la liberté d’expression des journalistes de Charlie Hebdo, l’avatar « Je suis Charlie Hebdo » repris dans tous les médias pendant plusieurs jours, les bousculades devant les librairies pour acheter le journal dont le tirage est monté de jour en jour.

Mal à l’aise aussi devant les critiques des manifestations dans les pays musulmans défendant le prophète, les critiques aussi des réactions de jeunes refusant, dans les écoles, de s’associer aux minutes de silence.

Bien sûr, le « c’est bien fait » m’a choquée. Une réponse inadmissible envoyée à ceux qui défendaient les journalistes de Charlie Hebdo.

Les manifestations étaient faites pour défendre la liberté d’expression. Une liberté fondamentale énoncée par l’article 19 de la déclaration universelle des droits de l’homme. « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression ».

J’y souscris mais les caricatures m’ont choquée et je me suis posée plusieurs questions. Les humoristes ont-ils tous les droits ? Peuvent-ils se dédouaner des conséquences de leurs dessins ?

Je sais que la liberté d’expression est encadrée par des lois. En Belgique, la loi Moureaux du 31 juillet 1981. L’incitation à la haine ou à la discrimination pour des motifs xénophobes ou racistes est passible de sanctions.

Voilà pour le principe, clair en principe seulement puisqu’elle a été complétée par d’autres lois.

Disons-le franchement, la loi n’empêche pas les discriminations mais c’est un autre débat.

J’ai dû constater les répercussions de l’émotion suscitée par les attentats en écoutant les polémiques à propos du livre de Zemmour ou, c’est plus courant, la condamnation de Dieudonné qui excelle dans la provocation.

Je ne comparerai certainement pas les journalistes de Charlie Hebdo à Dieudonné. Mais, il est clair que sa condamnation a été mise en exergue comme jamais.

A vrai dire, ma réflexion a plutôt porté sur la liberté d’expression, droit fondamental, certes, mais présentée souvent comme absolue. Je l’ai dit, elle est encadrée par la loi. J’aurais aimé que les médias le rappellent.

J’ai aussi pensé aux jeunes. Les profs ont bien des difficultés pour leur inculquer une valeur fondamentale elle aussi qu’est le respect des convictions des autres.

La religion a fait un retour spectaculaire dans la société. Qu’on le déplore ou non, c’est un fait. Or, l’histoire nous a appris combien elles pouvaient être « meurtrières ».

L’islam n’échappe pas plus que le catholicisme à cette tentation de justifier les pires atrocités par la croyance en Dieu.

Ce qui est nouveau, c’est qu’en occident, nous pensions être arrivés à bannir ces justifications. Mais nous sommes impuissants devant les représailles sanglantes de ceux qui revendiquent la liberté d’expression ou la démocratie ou devant la montée du radicalisme des jeunes.

Pour moi, c’est un paradoxe que de louer ceux qui se moquent des religions et en même temps chercher comment empêcher que les jeunes croient qu’ils peuvent tout faire au nom de Dieu.

Voilà l’origine de mon malaise.

Je suis bien d’accord que les caricatures ne sont un blasphème que pour les croyants. Mais, est-ce sage, dans la société actuelle, de leur donner l’occasion de pouvoir crier au blasphème ?

Aujourd’hui, c’est la banderole du Standard qui fait l’actualité. Condamnation bien entendu mais n’est-ce pas aussi la preuve que certains ont la conviction que tout est permis ?

 

Publicités

JOSEPH ANTON.

Joseph anton

Salman Rushie vient de publier son autobiographie sous le pseudonyme qu’il avait été obligé de prendre pendant les dix ans de sa clandestinité.

Il est né à Bombay le 9 juin 1947. Il a quitté son pays pour faire ses études au Royaume-Uni à l’âge de treize ans. Un choix volontaire que sa mère désapprouvait mais avec l’accord bienveillant de son père. Il se sentira étranger, déraciné, sentiment qu’il gardera toute sa vie. Ainsi se posera-t-il souvent la question du « déracinement » et des « identités multiples » car il restera toujours attaché à son pays natal.

Il a déjà écrit plusieurs livres dont « Les enfants de minuit » « La honte » lorsque sa vie basculera le 14 février 1989. L’année précédente il avait publié « Les Versets sataniques », un livre de fiction dans lequel il s’interroge sur l’islam. Son père Anis, athée comme lui mais de famille musulmane, lui avait très tôt parlé de l’islam.

« Le père avait transmis à son fils cette idée que l’histoire de la naissance de l’islam était fascinante parce que c’était un événement qui s’était produit dans l’histoire, et que, de ce fait, il était manifestement influencé par les événements, les contraintes et les idées de l’époque de sa création; que considérer ce récit de manière historique, essayer de comprendre comment une grande idée était façonnée par ces forces était la seule approche possible du sujet »

Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeiny prononçait sa fatwa :

« J’informe le fier peuple musulman du monde que l’auteur des Versets Sataniques, livre qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l’islam, au Prophète et au Coran, aussi bien que ceux qui l’ont publié ou ont connaissance de son contenu, sont condamnés à mort. J’appelle tous les musulmans à les exécuter où qu’ils les trouvent. »

Ce sera le début d’une longue errance qui durera 10 ans. Le gouvernement britannique impose des règles strictes à sa protection. Il doit constamment changer de maison, qu’il doit lui-même chercher et louer.

Sa tête est mise à prix plusieurs fois, des manifestations houleuses ont lieu dans de nombreux pays musulmans et il est même interdit de séjour en Inde. Il se rappellera ses paroles de Nehru, en 1929 : « C’est un pouvoir dangereux entre les mains d’un gouvernement que le droit de déterminer ce qu’on peut lire et ce qu’on ne peut pas… »

Salman Rushdie va passer par tous les sentiments : l’incompréhension, l’agacement, la peur, le doute, la tristesse.

L’incompréhension : « Quand on a passé cinq ans de sa vie aux prises avec un projet vaste et compliqué, en essayant de le terrasser, de le contrôler, de lui donner toute la beauté formelle dont on est capable par son talent et que, lors de sa publication, il est accueilli d’une manière aussi injuste et aussi laide, on se dit que peut-être cela n’en valait pas la peine. »

L’agacement devant les réactions du gouvernement britannique qui lui font parfois sentir durement ce qu’il leur en coûte de devoir le protéger parce que citoyen britannique attaqué par une puissance étrangère. S’il remercie les policiers de leur protection, il doit apprendre à vivre avec eux et ce n’est pas toujours facile. Devoir constamment changer de logis, non plus.

La peur, il éprouve pour lui, pour son épouse et son fils Zalar qui vit avec sa première épouse, pour tous ceux qui le soutiennent. Des librairies sont plastiquées, ses traducteurs japonais et italien poignardés, son traducteur turc meurt dans un hôtel incendié par des manifestants.

Le doute. Doit-il continuer à vivre comme un homme invisible ? Accepter la protection ? Une certitude ne le quittera jamais : l’absolue nécessité de se battre pour la liberté d’expression.

Quand son livre est brûlé à Bradford, il repensera à tous ceux dont les livres ont été censurés et aux paroles de Joseph Goebbels : « Non à la décadence et à la corruption morale. Oui à la décence, à la moralité, à la famille et à l’Etat. Je livrerai aux flammes les oeuvres d’Heinrich Mann, Ernst Glâser, Ericher. » Les oeuvres de Bertold Brecht, Karl Marx, Ernest Hemingway furent aussi livrés aux flammes.

La tristesse, il éprouvera devant les manifestations haineuses, de voir des musulmans tués par d’autres musulmans parce qu’ils avaient exprimé des points de vue pacifique, comme le mollah considéré comme le chef spirituel des musulmans en Belgique et son équivalent tunisien. « Ils furent assassinés pour avoir déclaré que quels que fussent les propos que Khomeiny avait pu tenir dans le contexte iranien, en Europe, c’était la liberté d’expression qui prédominait. »

Dans son autobiographie, Salman Rushdie parle longuement de sa famille. De son fils Zalar qui lui demandera d’écrire un livre pour lui, de son ex-épouse frappée par le cancer, des trahisons de Marianne avec qui il vit et qui l’attaque dans les médias.

Il ne cessera pourtant pas d’écrire. Le livre promis à Zalar « Haroun et la mer des Histoires » « Patries imaginaires » « Est, Ouest » « Le Dernier Soupir du Maure ».

Il se battra avec acharnement pour que « Les Versets sataniques » soient publiés en livre de poche sachant qu’une fois l’édition épuisée le livre disparaîtrait.

Salman Rushdie relate aussi tous les événements de ses dix années de clandestinité. C’est donc ausi un livre d’histoire que son autobiographie.

Il avait retrouvé la liberté et séjournait au Texas le 11 septembre 2001. C’est à la télévision qu’il vit le second avion s’abattre sur les tours.

Son livre se termine en citant la conclusion d’un de ses articles : « Pour que le terrorisme soit vaincu, il faut que le monde de l’islam adopte les principes laïcs et humanistes sur lesquels est basé le monde moderne et sans lesquels la liberté dans ces pays demeurera un rêve lointain. »

« A l’époque, dit-il, ce point de vue paraissait une utopie,  pourtant une décennie plus tard, la jeunesse du monde arabe, en Tunisie, en Libye, en Syrie et ailleurs essayait de transformer la société en appliquant ces principes. »

Nous savons tous maintenant ce qu’est devenu le printemps arabe. Nous assistons aujourd’hui même à la conquête du Mali par des islamistes qui veulent imposer la charia.

« Joseph Anton »  est un beau livre, difficile car il cite beaucoup de monde, fait référence à des écrivains pas toujours connus. Mais je ne regrette pas ma lecture.

CHARLIE HEBDO.

Nous avons été abreuvés d’informations sur les caricatures de Charlie Hebdo. Normales pour les uns, blasphématoires pour les autres., chacun déroulant ses arguments. Ceux qui les défendent affirment que la revue traite toujours l’actualité donc il était logique après les réactions violentes au film « L’innocence des Musulmans » de caricaturer le prophète. La revue est depuis toujours une revue satirique qui s’autorise à « rire » de tout, sans se préoccuper des conséquences. Ils ont usé de leur liberté d’expression, essentielle dans une démocratie.

Pour les autres, Charlie Hebdo a jeté de l’huile sur le feu et aurait dû se préoccuper des conséquences de leur publication.

Je le dirai franchement, je n’ai pas apprécié les caricatures. Je ne les rends pas responsables des émeutes qui ont suivi leur parution mais, pour moi, Charlie Hebdo a franchi la ligne rouge. Montrer le prophète les fesses en l’air dans une position équivoque est-ce vraiment de l’humour ? Ma réaction serait la même si, au lieu de Mahomet, Elio Di Rupo, par exemple, avait été caricaturé comme cela et je doute fort qu’il aurait apprécié.

Les deux « camps » ont affirmé qu’ils étaient pour la liberté d’expression. Le problème est bien là. La liberté d’expression serait-elle la seule liberté qui ne connaîtrait pas de limites ? Impossible de souscrire à cette affirmation. Toutes les libertés connaissent des limites celles imposées par la loi, bien sûr, mais aussi le respect de l’autre. Peut-on imaginer une société, un couple, une école où sous prétexte de la liberté d’expression on pourrait tout dire sans tenir compte de l’autre, sans se préoccuper de ce qui peut être interprété comme une insulte ou même simplement blesser ? Je ne le crois pas.

Ce qui me semble grave est que le respect de l’autre qui devrait être une valeur essentielle est constamment bafoué. Les exemples sont multiples : insultes dans les rues, dans les écoles, même dans les entreprises (harcèlement) les couples (mépris de la femme).

Il est donc paradoxal de chercher à punir les incivilités, pour utiliser un terme à la mode, et de défendre le « je peux tout dire ».

Les journaux ont leur déontologie, elle concerne aussi bien les journalistes que les caricaturistes. Ce qui risque de blesser les lecteurs sera censuré à juste titre et je crois pouvoir dire, accepté.

J’admets que les caricatures ou les vidéos peuvent donner lieu à une manipulation qui pousse les gens à sortir dans la rue « pour défendre l’honneur de leur prophète ». C’est un fait, doit-on en tenir compte ou pas ?

Je suis toujours étonnée que le vendredi, jour des prières pour les Musulmans, soit le jour privilégié des manifestations. Comment ne pas se dire qu’un jour de prière devient un jour d’incitation à la haine. Je n’ai jamais compris cela.

J’ai longtemps hésité à écrire ce post. Je me disais que je ne pourrais rien ajouter à ce qui avait déjà été dit. Mais voilà essayer de clarifier sa pensée est presque un impératif pour une blogueuse. C’est fait.

IL ESSAYAIT AVEC FORCE D’ENFONCER LA PORTE…

 

KURT WESTERGAARD qui avait publié en 2005, une caricature représentant le prophète Mahomet coiffé d’une bombe, a été agressé le vendredi 1er janvier par un homme armé d’une hache et d’un couteau, criant « vengeance » et « sang » dans un danois approximatif. Il était entré dans la maison en brisant une vitre de la porte d’entrée. Le dessinateur a pu, avec sa petite fille, se réfugier dans une pièce sécurisée pour appeler la police. L’agresseur, un Somalien de 28 ans, qui se revendique d’Al Quaïda, s’en est pris à la police et a été blessé de deux balles. Il est inculpé de tentative d’acte terroriste et de tentative de meurtre.

Il faut rappeler qu’en 2005, les réactions dans les pays musulmans avaient été très violentes :manifestations haineuses, drapeaux brûlés, appels au boycott des produits danois, appels à mort et de nombreuses déclarations de dignitaires islamistes : « Le blasphème de l’Islam est puni de mort. »

Deux hommes avaient déjà été arrêtés en 2006, pour avoir planifié le meurtre de Kurt Westergaard, qui est l’objet de très fréquentes menaces et a été placé sous protection policière rapprochée. Il a été contraint en trois ans de changer plusieurs fois de domicile. Il a reçu le Prix Sappho 2008 pour son courage et pour « sa défense intraitable de la liberté d’expression, du droit à la critique des religions et des libertés fondamentales danoises. »

La tentative d’assassinat a, bien entendu, suscité l’indignation en occident notamment de la part de « Médecins sans frontière ». Le gouvernement danois a multiplié les appels au calme. Cela n’a pas empêché le porte-parole des shebads (groupe islamiste somalien) de déclarer :
« Nous saluons l’incident dans lequel un garçon musulman somalien a attaqué le diable qui a injurié le prophète Mahomet … Il est du devoir de tous les musulmans de défendre leur religion et le prophète … Nous appelons tous les musulmans, de part le monde, à cibler des gens comme ce Danois diabolique ou d’autres comme Salman Rushdie qui ont injurié notre religion et notre prophète Mahomet. » Un appel au meurtre, on ne peut plus clair.

J’ai voulu savoir qui était Kurt Westergaard. Ancien professeur d’allemand, âgé de 74 ans, il a depuis 1983, entamé une carrière d’aquarelliste et de dessinateur. Les caricatures de Mohamet, dont il était loin d’imaginer les conséquences, ont bouleversé sa vie et celle de sa famille. « Jamais je n’aurais imaginé que ces caricatures allaient déclencher une telle tempête » déclarait-il en septembre 2006, lors d’un débat sur une chaîne de télévision danoise, soulignant que son dessin « n’était pas dirigé contre l’islam en tant que tel. » Il avait d’ailleurs déjà dessiné un Mahomet avec une bombe dans son turban en 1994, pour dénoncer les attentats commis par les islamistes contre les Algériens sans provoquer de scandale.

Social-démocrate, plutôt de gauche, ayant été correspondant à Moscou, pendant des années, il était revenu viscéralement attaché à la défense des libertés et ne supportant plus la censure. Il avait d’ailleurs dénoncé le business chrétien au nom de Jésus et les créationnistes de la droite américaine comme d’ailleurs la politique israélienne. Ses dessins publiés dans le Jullands-Poste, un journal plutôt de droite mais ouvert, ont parfois choqué mais sans provoquer le tsunami des caricatures de Mohamet.

Que penser de tout cela ? Une fois de plus, toucher à l’Islam, c’est risquer la mort. Les intégristes sont très clairs. « Prochoix« , (www.prochoix.org) dans son soutien à Kurt Westergaard, rappelle les menaces que continuent à subir des femmes comme Ayann Hirsi ou Tasima Nasreen.

Comment ne pas regretter qu’une fois de plus, les intellectuels musulmans se taisent dans toutes les langues ? En Belgique, les journalistes ne se privent pas de rapporter les propos du pape parfois de manière bien critique. Rappelons par exemple la récente polémique sur la béatification de Pie XII. Mais, que je sache, personne n’est excommunié. Dans les forums, les internautes s’expriment librement, (dans le respect de la charte du journal) sur tous les sujets, mais dès qu’il s’agit de l’islam, même dans un sujet qui nous concerne tous comme par exemple le port du voile dans la fonction publique, les messages sont censurés, le forum rapidement fermé. Et que dire des accusations de « raciste » »  lancées constamment à la tête des interlocuteurs qui défendent un autre point de vue que ceux qui se présentent comme légitimes pour parler de l’islam ?

Chez nous aussi, les journalistes, les caricaturistes, les humoristes ne sont pas tendres avec les politiques. La liberté d’expression est respectée. Hélas ! dans d’autres pays, les journalistes sont emprisonnés. Même sans caricature…

Député et représentant de la communauté musulmane au Danemark, Naser Khader, a déclaré : « Il est très important que le monde musulman accepte les critiques faites à sa religion. Vous savez une religion qui accepte les critiques est une religion très puissante. »

Dimanche dernier, l’émission « Islam » sur France2 avait comme thème : le pardon et la miséricorde…