BERNARD PIVOT.

Bernard Pivot

Bernard Pivot est né à Lyon en 1935. Son père a été prisonnier en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. A dix ans, il est placé dans un pensionnat religieux. Il se passionne pour le sport mais est un élève moyen sauf en Français et en Histoire.

En 1955, il s’inscrit à Paris au Centre de formation des journalistes. Il y rencontrera sa future épouse avec qui il aura deux filles.

Journaliste au Figaro littéraire, puis chef de service du Figaro, il quitte le journal quand Jean d’Ormesson en devient le directeur général. Il crée le magazine Lire

Il va tenir une chronique quotidienne sur Europe 1 pendant trois ans puis rejoindra RTL dans les années 1980.

A partir de 1973, il va produire des émissions littéraires à la télévision, à ORTF puis sur Antenne 2 : « Ouvrez les guillemets » « Apostrophes » « Bouillon de Culture ».

Dans « Double Je » il rencontre des étrangers qui ont choisi d’ajouter la culture et la langue française à leur culture originelle.

En octobre 2004, il est le premier non-écrivain élu à l’académie Goncourt. Il en deviendra le président.

Œuvre : « L’amour en vogue » « Remontrances à la ménagère de moins de 50 ans » « « 100 mots à sauver » « Dictionnaire amoureux du vin » « Les mots de ma vie » « Oui, mais quelle est la question ? »

(Billets du 8 août 2011 – 1 avril 2014)

AU SECOURS ! LES MOTS M’ONT MANGE.

Bernard Pivot décrit un vieil écrivain, reçu à Apostrophes, consacré au Goncourt et qui a toujours l’impression d’être mangé par les mots.

Un livre d’humour, à la gloire de la langue française et qui sera joué sur scène par l’auteur.

L’ami de l’écrivain est avant tout le dictionnaire qui offre bien des surprises. Ainsi, le mot « désinvolte » négatif pour un élève presque synonyme de paresseux, mais léger et charmant pour l’adulte.

Pourquoi, dit l’auteur, mettre un trait d’union entre les ex : ex-mari, ex-femme, ils sont séparés, ils ne doivent plus être rapprochés !

Comme on s’en doute, Bernard Pivot citera ce qu’il appelle les jolis mots, mots de la table, noms de fleurs ou d’oiseaux, des mots qui « respirent la joie de vivre »

Cela n’empêchera pas l’auteur de suggérer des changements de mots : « Le minuscule é au début du mot éléphant est sans commune mesure avec la tête volumineuse du pachyderme, ses vastes oreilles, sa trompe, ses défenses, sa mémoire phénoménale. Avec un h l’héléphant aurait sur le papier une tête conforme à sa nature, plus de poids, plus de volume »

De l’humour vous en trouverez à chaque page. La description des mots qui hantent l’écrivain même la nuit, la phrase géniale écrite la nuit et qui, au matin, se révèle nulle. Les livres, d’ailleurs, ne sont-ils pas d’implacables envahisseurs ? « Car les livres ne se contentent pas d’occuper les bibliothèques où ils sont assignés à résidence. Plus l’écrivain vieillit, plus ils se montrent de féroces colonisateurs. »

Quelques lignes consacrées à la féminisation des noms de métiers. Une présidente, cela va, mais tribune comme féminin de tribun ? La langue française est misogyne…

Que dire de ce pauvre écrivain obligé dans la conversation d’être à la hauteur de sa réputation. Et voilà, il ne peut même pas quand on lui pose la question banale : à quoi penses-tu ? Répondre, comme tout le monde, à rien, sans devoir supporter l’ironie de sa femme : « Un écrivain qui ne pense à rien ! Un intellectuel qui a la tête vide ! Mais c’est inouï ! Cela ne s’est jamais vu ! C’est une première dans l’histoire des lettres françaises ! Tu imagines Proust ne pensant à rien ? Malraux, Camus, Sartre, la tête vide ? C’est impossible ! De deux choses l’une : ou tu m’as menti ou tu es un faux ou un mauvais écrivain… »

La fin est un régal. L’écrivain se demande si, quand il se présentera devant Dieu, (s’il existe) devra-t-il le saluer le premier ou attendre qu’il lui adresse la parole ?

« Seigneur… Euh ! Seigneur… Seigneur… (il faudra que je montre de la surprise, de la sidération même, en tout cas de l’émotion, il faudra que je manifeste un trouble, bien compréhensible, un peu comme quand Patrick Modiano répond à une interview) (…)
Dieu lit Modiano, Dieu aime Modiano. Dieu est intelligent et bon. Mais Dieu a un peu vieilli. C’est pourquoi j’aurai la surprise de l’entendre me dire, oui, à moi :
– Soyez le bienvenu, cher Patrick Modiano. Tous les prix Nobel de littérature ont leur ticket d’entrée au Paradis. Les prix Goncourt, non, je fais le tri. Il y a du bon et du moins bon… Mais les Nobel de littérature !
Et c’est ainsi que, confondu par Dieu avec Modiano, j’entrerai au Paradis… »

Un petit livre que je vous recommande chaleureusement. Lisez-le, vous ne le regretterez pas.

 

Publicités

JEAN TEULE.

Jean Teulé.

Jean Teulé est né en 1953. Ses professeurs remarquent son talent et lui conseillent de faire des études de dessin à Paris. Un de ses dessins exposé par un libraire est remarqué par André Barbé qui le fait entrer au magazine L’écho des savanes.

En 1984, il publie sa première bande dessinée Bloody Mary pour laquelle il sera récompensé à Angoulème.

A la fin des années 1980, il devient chroniqueur dans L’assiette anglaise puis Nulle part ailleurs.

Au début des années nonante, il se décide à écrire des romans dont plusieurs seront adaptés au cinéma.

Je citerai : « Rainbouw pour Rimbaud » « Darling » « Ô Verlaine » « Je, François Villon » « Le Montespan » « Charly 9 » « Fleur de Tonnerre »

Il est le compagnon de l’actrice Miou-Miou.

Billets : 28 août 2013 – 8 octobre 2013 – 4 avril 2014.

LE MAGASIN DES SUICIDES.

Les parents Tuvache tiennent un magasin où vous trouverez tout ce qu’il faut pour vous suicider. Leur slogan « Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort. »

Mishima et son épouse Lucrèce, à la mine sombre, conseillent leurs clients avec beaucoup de sérieux. Que choisir entre les cordes à nœud coulant, les poisons variés, les bonbons au cyanure ? Les clients défilent et expliquent pourquoi la vie leur est devenue insupportable. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne reviendront pas !

Leurs enfants participent. Vincent est un artiste torturé et anorexique, Marilyn, une ado mal dans sa peau.

Ce bel équilibre va être bouleversé par la naissance d’un troisième enfant, Alan, qui incarne la joie de vivre ce que ses parents ne comprennent pas. Non seulement, il chante mais scandale ! il est d’un optimisme que rien ne peut entamer. Même ses dessins respirent la joie de vivre.

« Bon-zou-our maman ! Bonzour papa ! Vous l’avez vu, il pleut, c’est bien. Il en faut de l’eau, hein ! »

« Plour, Ploum, tra…la…la !!! Voilà c’qu’on chante !…Ploum Ploum, tra la la !!! Voilà c’qu’on chante chez moi !…

Les parents sont excédés mais rien à faire. Alan console les clients, jette les bonbons empoisonnés, remplace les pommes venimeuses par de bonnes pommes.

Pour l’anniversaire de Marilyn, ses parents lui offrent une seringue avec laquelle elle s’injectera un poison qui rendra son baiser mortel. Les clients se pressent pour l’embrasser mais stupeur ! ils reviennent. Alan a, sans le dire, remplacé le produit par un placebo. Marilyn pourra embrasser le garçon du cimetière dont elle est amoureuse.

Profitant de la dépression de son père, qui n’en peut plus de la pagaille où Alan a plongé sa boutique et qui doit s’aliter quelques jours, Alan va transformer le magasin avec l’aide de sa mère, de son frère et de sa sœur atteints par son optimisme.

Terminé, le magasin des suicides ! Vive la vie !

Jean Teulé a abordé un sujet qui reste tabou, le suicide mais il le fait avec l’humour dont il est coutumier. Et cela donne un livre divertissant.

J’admire l’imagination de l’auteur. Tout semble réel mais tellement drôle !

 

UN PEU D’HUMOUR.

Georges Clemenceau

Georges Clemenceau, homme politique français (1841-1929) surnommé « Le Tigre » était réputé pour son humour.

Au député Jules Ferry qui avait exalté à la chambre des députés le rôle civilisateur de la France à l’égard des « races inférieures » il répondit :

« Races supérieures, races inférieures, c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. »

On connaît sa trouvaille pour le titre donné à l’article d’Emile Zola en faveur du capitaine Dreyfus dans son journal L’Aurore : « J’Accuse ! »

Du général Boulanger qui se suicida sur la tombe de sa maîtresse : « Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant » et encore, pour le même : « La guerre ! C’est une chose bien trop grave pour la laisser aux militaires. »

A un orateur ennuyeux à la Chambre des députés : « Reposez-vous ! – Mais je ne suis pas fatigué ! – Alors, reposez-nous ! »

A la mort d’un illustre savant, il proposa comme épitaphe : « Ci-gît Marcelin Berthelot. C’est la seule place qu’il n’ait jamais sollicitée. »

Clemenceau se plaignait d’un arbre, appartenant au lycée Saint-Louis, qui faisait de l’ombre à son bureau. Le principal le fit abattre « Mon Père, je peux bien vous appeler ainsi puisque vous m’avez donné le jour ! » Le principal lui répondit : « Mon Fils, je peux bien vous appeler ainsi car, grâce à moi, vous avez entrevu le ciel… »

A l’adversaire d’un duel qui recula devant l’épée de Clemenceau « Vous nous quittez déjà ? »

Lors d’une interview, observant son chien qui aboie : « On dirait un vrai ministre ! Il aboie en reculant. »

« Une dictature est un pays dans lequel on n’a pas besoin de passer toute la nuit devant son poste pour apprendre le résultat des élections. »

« Un traître est celui qui quitte son parti pour s’inscrire à un autre ; et un converti celui qui quitte cet autre pour s’inscrire au vôtre. »

« Tout le monde peut faire des erreurs et les imputer à autrui : c’est faire de la politique. »

« Pour mes obsèques, je ne veux que le strict minimum, c’est-à-dire moi. »

Un humour parfois grinçant mais qui est passé à la postérité !

DAVID FOENKINOS.

David Foenkinos

David Foenkinos est né à Paris le 28 octobre 1974. Il étudie les lettres à la Sorbonne tout en se formant au jazz. Il devient professeur de guitare. Son premier roman « Inversion de l’idiotie : de l’influence de deux Polonais » est publié chez Gallimard, en 2001 et reçoit le Prix François Mauriac.

Son œuvre est nombreuse : « Le Potentiel érotique de ma femme » « En cas de bonheur » « Les cœurs autonomes » « Nos séparations » « Le Petit Garçon qui disait toujours non » « Les Souvenirs » « Je vais mieux ».

Il a réalisé une adaptation cinématographique de son roman « La délicatesse », avec Audrey Tautou et François Damien.

Ses romans ont été largement récompensés.

LA TETE DE L’EMPLOI.

Le héros, qui aborde la cinquantaine, raconte sa vie. Il s’appelle Bernard et n’aime pas son prénom. Il est enfant unique ce qui l’intrigue. Ses parents étaient-ils comblés par ce seul enfant ou, au contraire, dégoûtés ?

Son père Raymond, veilleur de nuit dans un hôtel est marié à Martine. Ils ont quatre-vingts ans. Ils vivent leur vie paisiblement. « Le secret de la longévité, c’est sûrement ça : ne pas faire de bruit. Et, il ne faut pas hésiter à utiliser des patins. ».

Lui est marié à Nathalie, psychologue, dont il est toujours très amoureux. Ils ont une fille, Alice.

Après des études de commerce, il entre dans une banque. « Dans les années 80, banquier c’était vraiment une belle profession. Cela imposait le respect, on voyait en vous l’éclat de la réussite. »

Il gravit rapidement les échelons et devient conseiller financier. Il a été embauché parce qu’il avait « la tête de l’emploi », « une bonne tête ».

Après l’âge d’or de la banque, arrive la crise partie des Etats-Unis avec les subprimes. Tout s’effondre.  Sa banque doit faire des économies et licencie. Il n’est pas viré mais son patron lui demande d’être au guichet une vingtaine d’heures par semaine.

Même s’il conserve son bureau et ses clients, c’est la déchéance. Il est abasourdi, dévasté  mais accepte.

Sa vie va devenir un enfer. Son patron augmente ses heures de guichet, ses clients, qui le voient à cette place, ne lui font plus confiance.

Il n’a rien dit à sa femme mais leurs rapports se détériorent jusqu’à ce qu’elle arrive à lui dire : « C’est cassé entre nous » « Depuis longtemps, ce n’est plus pareil. » Elle parvient à lui faire accepter une séparation temporaire et il s’installe à l’hôtel.

Une nuit, il décide de parler à Nathalie et il constate qu’elle est avec un autre homme. « On venait de me voler ma vie. Je n’avais plus rien. Et ce n’était que le début. »

Le lendemain, il arrête un de ses clients, qui refuse de traiter avec lui puisqu’il est au guichet. Et c’est le drame : « Pinaud m’a fixé un instant, avant de faire demi-tour en silence, et de se diriger vers le bureau du directeur. Que faire ? J’ai essayé de le retenir par son manteau. Il a dérapé, s’est retrouvé par terre. Quand j’ai tenté de le relever, il semblait comme fou. » Une heure plus tard, il est licencié pour faute grave.

Plusieurs semaines passent et il doit bien admettre qu’il ne peut plus payer l’hôtel. Il cherche de l’aide chez des amis mais ceux-ci le remballent.

Une seule solution : retourner chez ses parents. Il retrouve sa chambre où rien n’a été changé : « Je venais de pénétrer dans le mausolée de mon enfance. »

Tout se passe mal. Il n’arrive pas à trouver du travail. Ses parents le traitent comme s’il était un enfant : « Bernard tu n’oublies pas de te brosser les dents ? »

Il déprime et surtout a honte de se retrouver chez ses parents à son âge. Il se rend compte aussi qu’ils ne sont guère enchantés de l’avoir chez eux. Il dérange leur tranquillité.

Il apprend que sa fille, partie à l’étranger, revient et qu’elle a l’intention de venir voir ses grands-parents. Dans sa folie, il décide de lui cacher qu’il a perdu sa situation et invente qu’il se trouve à Poitiers.

Alice vient et, malgré la forte envie qu’il a de la serrer dans ses bras, il reste dans sa chambre.

Son subterfuge va être découvert car parlant à Alice sur Skype, elle se rend compte qu’il est dans sa chambre où un poster est encore accroché. Elle accourt et il lui avoue tout.

Elle va l’aider à refaire son CV mais rien à faire, il ne trouve toujours pas de travail.

Ses parents lui font rencontrer Sylvie, la fille d’un de leurs amis, séparée elle aussi et avec qui il pourrait « refaire sa vie ». « Ca voulait dire quoi refaire sa vie ? Ca voulait dire que la première avait été ratée, et qu’il fallait donc la refaire. »

Ils deviendront amants. Sylvie reprend la quincaillerie de ses parents et ensemble, ils décident d’en faire un coin sex-toys.

L’auteur a décidé de ne pas terminer son livre par un happy end comme on pouvait s’y attendre dans ce genre de livre. Sylvie retourne chez son mari et il se retrouve seul dans l’appartement qu’ils occupaient ensemble et… dans les clous. Pauvre Bernard !

C’est un roman facile, sans trop de mélo même si la vie de Bernard est tragique. Bien actuel, car beaucoup de gens ont tout perdu avec la crise.

Ce qui est difficile à rendre, c’est l’humour, très présent. J’ai beaucoup ri !

 

BERNARD PIVOT.

 LES MOTS DE MA VIE.

J’avoue avoir hésité avant d’acheter le livre. Ecrire ses mémoires en forme de dictionnaire me semblait original mais étrange. De plus, je connaissais l’amour de Bernard Pivot pour les mots inconnus et je craignais de lire une énumération de mots bizarres comme ceux qu’il avait plaisir à placer dans ses dictées.

J’ai donc surmonté mon appréhension et j’ai lu le livre. J’ai été, le mot est faible, enthousiasmée. Quel régal ! Je croyais d’abord le feuilleter, picorer mais j’ai décidé, je ne le regrette pas, de le lire de la première à la dernière page comme je le fais d’habitude.

Bernard Pivot donne une double explication à son choix. Il a lu le Dictionnaire Larousse » avant de lire les livres. « J’ai vagabondé dans le vocabulaire avant de me promener dans la littérature ». La seconde est que la mémoire n’est jamais chronologique. « Elle est vagabonde, capricieuse. Elle ne livre que ce qu’elle veut, quand elle le veut ».

Son livre nous apprend peu de choses sur sa vie. Il dissimule les événements sous un paragraphe consacré à un mot qui, à priori, n’a rien à voir avec son vécu. Ainsi « Je suis devenu un homme quand j’ai commencé d’admirer ». Il confie qu’adolescent, il n’avait rien qui ressemble à de l’ambition. C’est une modestie qu’il conservera toute sa vie. Au sommet de son succès, il refusera la direction d’une chaîne de télévision pour « incompétence ». Il est journaliste. Il ajoutera que son impatience cadre mal avec une fonction de direction. Il n’hésitera jamais à refuser de participer à des débats dont le sujet lui était étranger.

Le lecteur trouvera pourtant des détails intimes. A quatorze ans, le baiser énigmatique d’une femme dont il admirait la beauté, le rappel ému d’un amour d’adolescent. Il confesse son  amour des femmes alors qu’il se demande s’il n’a pas été un macho, pris entièrement par ses lectures. «  « La lecture isole, sépare. Le lecteur fuit, il est toujours ailleurs. » Il a  peu de temps à consacrer à sa famille. Cela ne l’empêchera pas de faire l’éloge de sa femme : « Son équilibre fortifiait le mien. Son énergie alimentait la mienne. (…) De nombreuses années se sont succédé, et je suis devenu peu à peu un lecteur plus pressé qu’un mari empressé. » Pourtant, il confiera dans un autre chapitre, le poignant d’une séparation. « Je restais, mais je devrais maintenant cohabiter avec une squatteuse : la mauvaise conscience. »

A-t-il été un bon père ? Pas dans le sens où on l’entend aujourd’hui : « Ca m’arrangeait bien de penser que j’étais plus utile à ma famille dans la culture que dans la puériculture. » Mais il a bien légué à ses filles le goût de se cultiver, de s’instruire, d’aimer la vie.

Il nous fait d’autres confidences par exemple sur sa manière de lire. « Je ne sais lire qu’assis sur une chaise, dans un fauteuil ou un canapé. (…) Le corps bien calé, sur du dur, de préférence devant un bureau ou une table pour prendre des notes, voilà ma meilleure position pour lire. »

Plus connu peut-être son amour des chats, du football, de la gastronomie, les demi-lunes… S’il ne parle pas du vin c’est parce qu’il lui a consacré un autre dictionnaire. Il fait un grand éloge de l’amitié et avec humour dit : « Pourquoi analogue à l’expression « faire l’amour », n’existe-t-il pas l’expression « faire l’amitié » ?

Autres confidences : le chiffre 5 porte-bonheur et le marron qu’il a toujours dans la poche, son regret  de ne pas avoir étudié le latin et le grec, sa préférence pour les émissions en direct. Plus inattendu, il regrette de ne pas être désinvolte, voire rock’ n’ rock

Pas de confidences sur ses parents, sauf l’épicerie familiale à Lyon. Ses débuts ? Un lointain parent par alliance, le voyant souvent lire des quotidiens ou des revues lui suggère de devenir journaliste. Il réussit le concours d’entrée du Centre de formation des journalistes, devient un étudiant brillant et sort deuxième de sa promotion. Par une chance extraordinaire, il entrera au Figaro Littéraire, à France Culture, Europe 1 puis à la télévision pour une émission littéraire. « Ouvrez les guillemets » « Apostrophes » » Bouillon de Culture » « Double-Je » :  un succès qui ne se démentira jamais. Il parle peu de ses émissions car il a publié en 2001 : « Le Métier de lire, d’Apostrophes à Bouillon de Culture, réponses à Pierre Nora. »

Je serais incomplète si je ne mentionnais pas les mots, qu’il  triture, analyse. Cela nous fera plaisir, à nous Belges, qu’il cite « Carabistouille », qui n’existait  en France et qu’il a repris dans « 100 mots à sauver. »

 Son livre est plein d’humour, truffé d’analyses ou de réflexions sur les écrivains, les livres, la foi, la vieillesse et bien d’autres sujets.

De manière irrévencieuse je terminerai par sa réflexion : « Vieillir, c’est chiant » en lui souhaitant de garder longtemps son amour des livres et de la vie.

LES TRIBULATIONS D’UNE CAISSIERE.

Anna Sam qui est l’auteur de ce petit livre a été caissière de supermarché pendant huit ans. Elle avait exercé ce métier, comme beaucoup d’étudiants, pendant ses études : bac+5, DEA de littérature française. Après quelques stages dans des maisons d’édition, elle décide de faire de son travail d’étudiant son premier boulot. Comme les anecdotes qu’elle raconte à ses amis les font rire, elle décide d’en faire un blog. Un journaliste de la presse régionale le remarque, en parle et François Azouvi, des éditions Stock, lui demande d’en faire un livre. Elle troque son statut de caissière pour celui d’auteur. Elle est actuellement rédactrice en chef adjointe du site www.bdencre.com. Elle continue son blog, a ouvert un forum et se dit ravie d’avoir pu contribuer à faire mieux connaître les difficultés rencontrées par celles qu’on appelle « hôtesses de caisse ».

Ce livre m’a fait beaucoup rire. L’auteur décrit avec beaucoup d’humour son travail de caissière et le comportement de certains clients. Défilent les malins, les bougons, les agressifs, les râleurs, les atteints de téléphonite aiguë, les gênés d’acheter des DVD porno, les dragueurs, les voleurs… Les dialogues entre Anna et les clients sont savoureux.

Ainsi cet exemple d’un client « malin ».

  » – Vous êtes ouverte ?
– Moi non, mais ma caisse oui. Bonjour !
– Super !
Les quatre articles sont scannés.
– 5,45 euros, s’il vous plaît.
– Attendez, ma copine a oublié un truc. Elle arrive tout de suite.

Cinq minutes plus tard, toujours pas de copine en vue et des clients qui attendent derrière.

Je vous mets en attente ?
– Elle arrive ! Vous pouvez quand même attendre une seconde !

Et  c’est vrai, à ce moment-là, la caissière la voit qui arrive avec… deux paniers remplis à ras bord. »

 Un autre exemple parmi d’autres :

  « – Bonjour, vous avez moins de 10 articles ?
– Evidemment !
Nombre d’articles posés sur le tapis = 20.
–  Merci de vous diriger vers une autre caisse.
– Feignante ! »

N’allez pas croire que l’objectif de l’auteur est de se moquer de ses clients, non, elle veut faire comprendre combien le métier est difficile. Sourire, dire en une journée, 250 « Bonjour », 250 « Au revoir. Bonne journée », 500 « Merci », 200 « Avez-vous la carte fidélité? » 70 « Vous pouvez composer votre code », 70 « Vous pouvez retirer votre carte. », 30 « Les toilettes sont par là ».
Etre un robot ? Mais non. Un robot ne sourit pas. »

Ce n’est pas tout. En-dehors du manque de considération ressenti, même quand il n’est pas voulu par les clients, vont s’ajouter bien des contraintes. Fatigue physique, pauses trop courtes, comptage et recomptage de la caisse, pression des chefs, plannings qui changent toutes les semaines etc.

Son livre a eu un grand succès. En juin 2009, elle a publié « Conseils d’amie à la cliente ». Elle  écrira d’autres ouvrages. Peut-être sourira-t-elle en se rappelant  certains mots d’enfants :

Le petit Richard (sept ans) : Il est où ton lit ?
Le petit Nicolas (neuf ans) : Et à moi, tu m’en donnes des sous ?

Comme elle le dit : »il est loin le temps où avoir fait des études conduit à un emploi de rêve. Aujourd’hui, les diplômés universitaires occupent aussi bien souvent des petits boulots »

Et oui !

Anna Sam s’est battue contre l’ouverture généralisée des magasins le dimanche. Elle a pu expliquer l’illusion du volontariat, combien il est difficile de refuser 50 ou 100 euros quand on gagne peu.

 

LE LIVRE DES PASSEURS.

Armand et Eliette BécassisCet ouvrage, sous-titré « De la Bible à Philip Roth, trois mille ans de littérature juive » est coécrit par Armand Abécassis et sa fille Eliette.

 Armand Abécassis est professeur émérite de philosophie générale et comparée à l’Université Michel de Montaigne, à Bordeaux. Je l’ai souvent vu, avec intérêt et plaisir, à la télévision, interviewé par Josy Eisenberg dans l’émission « A Bible ouverte » sur France2. Ils ont écrit en collaboration « La Genèse ou le livre de l’homme », une interprétation de la Genèse, très différente de celle que je connaissais.

 Eliette Abécassis est normalienne, agrégée de philosophie, auteur de nombreux romans dont le dernier « Mère et fille » a été publié en 2008.

 L’objectif des auteurs est ambitieux : présenter en un volume trois mille ans de littérature juive. Dans l’introduction, ils expliquent qu’ils ont repris des textes de Juifs, croyants ou non, de descendants de Juifs ou de Maranes, d’auteurs qui acceptent ou rejettent leur judéité, défendent ou critiquent la religion juive. Ils reconnaissent que leur choix est arbitraire : ils ont choisi ceux qui font partie de leur panthéon personnel. Pour chaque écrivain, le lecteur trouvera un extrait d’une oeuvre, un commentaire du texte choisi et des éléments biographiques.

 La première partie de l’ouvrage est consacrée à la Torah et à différents écrits de la Kabbale ou de philosophes comme Maïmonide, qui a vécu au 12ième siècle.

 Des noms d’écrivains connus se retrouvent dans la partie « Littérature ». Franz Kafka, né à Prague, dans Lettre au père, fait part de son déchirement entre l’impossibilé de ne pas être juif et l’impossibilité de l’être. Joseph Kessel, né en Argentine d’un père d’origine lituanienne, réfugié pour des raisons d’antisémitisme, suit, dans le texte choisi, extrait de Terre d’amour et de feu, les premiers pas de l’Etat d’Israël. Arthur Miller, né à New York dans une famille juive originaire de Pologne, a reçu en 2003, le prix de littérature de Jérusalem, décerné à ceux qui font référence dans leurs oeuvres, à la liberté de l’homme dans la société.

 Les auteurs ont choisi pour Philip Roth, un extrait de mon livre préféré « La Contrevie » dans lequel est posée la problématique juive, entre tradition et modernité, entre individualisme et communautarisme. Dans La Tache, à travers Coleman Silk, doyen d’un collège contraint de quitter son poste pour des raisons de « politiquement correct » est dressé tout le portrait et le procès de l’Amérique des années 1990. Un très beau livre comme d’ailleurs toute l’oeuvre de cet écrivain.

 Dans la partie intitulée « La pensée moderne » se retrouvent Théodor Hertz, inventeur de l’Etat d’Israël, Albert Einstein, dans un très beau texte sur la conception juive du monde, Emmanuel Lévinas, grand philosophe français qui a accompli une synthèse originale entre la phénoménologie et le Talmud, Raymond Aron ,fondateur de la sociologie, qui a revendiqué son judaïsme tout en restant très républicain.

 Je citerai aussi Josy Eisenberg, né à Strasbourg, auteur d’une quinzaine d’ouvrages et coauteur du film de Gérard Oury, Les aventures de Rabbi Jacob. Il anime l’émission juive sur France2, émission très regardée et dont le contenu est varié : interviews, reportages, commentaires de la Torah, description des fêtes juives etc.

 Deux philosophes : Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut. Les deux sont connus pour leur attachement à l’Etat d’Israël. Ils ont souvent été critiqués et pourtant le livre d’Alain Finkielkaut Au nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient est modéré.

 J’ai retrouvé deux écrivains que j’apprécie dans la partie « Face au mal » : Hannah Arendt et Elie Wiesel dont j’ai déjà parlé. J’ajouterai la très connue Anne Franck et  Primo Lévi qui déporté à Auschwitz, a écrit l’un des livres les plus marquants sur la Shoah : Si c’est un homme. Il s’est suicidé en 1987.

 Dans « Hors texte »se retrouvent des noms plus étonnants comme Michel de Montaigne, Baruch Spinoza, Karl Marx, Marcel Proust, Emile Durkheim, Henri Bergson, Claude Lévi-Strauss, qui ont leur place par leur origine mais dont il serait trop long de décrire les rapports qu’ils ont eus avec la judéité.

 « L’humour juif » commence par une citation de Peter Ustivnov : »Non seulement les Juifs nous ont donné le Christ et Karl Marx, mais en plus ils se sont offert le luxe de ne suivre ni l’un ni l’autre. »

 Un passage de Woody Allen à propos du sacrifice d’Isaac :
Abraham protesta : « Mais c’est Toi qui m’as dit…
– Ne t’occupe das de ce que je dis, énonça le Seigneur. Est-ce que tu avales tous les bobards qu’on te raconte ?
– Euh…eh bien…non, dit Abraham, honteux.
Alors, je suggère par matière de plaisanterie que tu sacrifies ton propre fils, et toi tu le fais aussitôt sans poser de questions ?

 Et cette finale du dialogue :

Et le Seigneur parla, en sa grande sagesse : « Ca ne prouve qu’une chose : que des crétins suivront toujours les ordres, si imbéciles soient-ils pour peu qu’ils soient formulés par une voix autoritaire, retentissante et bien modulée. »