PAULINE DREYFUS.

Pauline Dreyfus

Pauline Dreyfus est née le 19 novembre 1969. Elle a beaucoup écrit pour les autres avant d’écrire ses romans.

Œuvre : « Le père et l’enfant se portent bien » « Robert Badinter, l’épreuve de la justice » « Immortel, enfin » 

CE SONT DES CHOSES QUI ARRIVENT.

Natalie de Sorrente, née princesse de Lusignan, descend des Bourbons. Elle a épousé Jérôme, duc de Sorrente, dont l’aïeul fut anobli par Napoléon.

Ils sont dans leur villa à Cannes quand éclate la guerre de 1940. Natalie se morfond d’être clouée à Cannes, loin des plaisirs de Paris et d’être confinée dans un tête-à-tête inhabituel avec son mari.

Mais des amis fuient Paris pour rejoindre Cannes et les Sorrente peuvent de nouveau recevoir du monde et évoquer des souvenirs : les bals, les défilés de couture, le théâtre tout ce qui était leur vie à Paris.

Jérôme est en admiration devant le maréchal Pétain qui ne pense qu’au bien de la France. Il l’a dit : « Je fais don de ma personne à la France pour atténuer son malheur. » Pour Jérôme, c’est un héros.

Natalie ne s’intéresse pas à la guerre, elle s’ennuie. Quand arrive Pierre, très vite, il devient son amant. Pierre parti, elle découvre qu’elle est enceinte et le dit à son mari. « Ce sont des choses qui arrivent » dit Jérôme comme elle se l’était dit.

Ce ne sont pas seulement les aristocrates qui arrivent à Cannes mais toute une population : « Les routes de France étaient à l’image du pays, sans dessus dessous. »

Natalie a déjà une fille, Charlotte, âgée de dix ans. A Paris, les Sorrente voyageant souvent, Charlotte était confiée à la garde d’une nurse anglaise. Natalie s’occupe donc de sa fille, se bornant pourtant simplement à lui raconter le soir l’histoire du duc de Berry.

A la naissance du garçon Joachim, Natalie embauche madame Lévy et sa fille Ginette qui aidera à la cuisine. Madame Lévy est juive. Qu’importe ! Ils sont en zone libre.

Plus tard, elle va rencontrer par hasard un musicien qui venait souvent chez eux à Paris. Il lui apprend que Juif, il ne peut plus exercer, que la Comédie-Française a licencié ses acteurs et personnel juifs, que le théâtre de Sarah-Bernhard a été rebaptisé le Théâtre de la ville.

En janvier 1942, Natalie apprend la mort de sa mère, Elisabeth. Avec ses deux sœurs qu’elle ne voyait guère car elle vivait en province, elle va vider l’appartement de sa mère. En feuilletant un album de photos, elle découvre Armand Mahl qui a l’air bien proche de sa mère.

Tout va basculer. Sa sœur lui apprend qu’elle est la fille d’Armand Mahl et si elle ne le lui a jamais dit, c’est pour la protéger. Et puis « Ce sont des choses qui arrivent »…

Jérôme apprend donc que son épouse est une bâtarde et demi-juive. Il le dit avec un certain cynisme à Natalie lui demandant de cacher son origine pour éviter un scandale.

Cette révélation va transformer Natalie. Elle se torture en se demandant ce qui a de juif en elle. A Paris, elle ira voir un quartier juif, rencontrera des gens portant l’étoile jaune. Elle ira jusqu’à en coudre une sur une de ses robes. Jérôme s’inquiète. Il a peur qu’elle ne dévoile ses origines.

Natalie va sombrer dans la dépression. Elle ne sera plus jamais la même.

Lors d’une promenade avec Charlotte où elle voit sur la grille d’un square un panneau : « Parc à jeux. Réservé aux enfants. Interdit aux Juifs » Charlotte l’interroge : « Maman, à l’école, on nous dit que les Juifs ne sont pas gentils parce que ce sont eux qui ont mis le Christ en croix. » Que répondre ?

Natalie va s’enfoncer de plus en plus. Elle multiplie les piqûres de morphine. Elle mourra le 10 février 1945. Elle avait trente-sept ans.

Le roman de Pauline Dreyfus est une description d’une caste de privilégiés qui s’accommode de l’ordre nazi et ne pense qu’à ses plaisirs. Même à Paris, les Sorrente continueront à aller chez Maxim’s malgré la présence des Allemands.

Un livre aussi sur les secrets de famille, les non-dits qui sont, d’après l’auteur, une habitude chez les aristocrates. Un certain fatalisme d’où le titre de son livre qui revient comme un leitmotiv.

L’auteur, dans sa description de la France occupée, fait apparaître des noms connus : Gérard Philippe, Tristan Bernard, Cocteau, Paul Morand, Arletty…

J’ai été frappée par son style « son vieux style » disent certains critiques. Il m’a plu. Je n’aime pas tellement les romanciers actuels à la mode qui abusent, par exemple, des dialogues.

Certaines phrases font mouche : « C’est au choix des fournisseurs qu’on juge une famille » « Dans cette guerre d’un genre nouveau, l’ennemi ce n’était pas l’Allemand, mais l’ennui » « La guerre, pour les Sorrente, ce sont d’abord des complications domestiques » « L’ampleur de cet exode était telle que les Sorrente se demandaient si Paris était encore habitée – par des gens de leur milieu, s’entend »

Le prix Mémoire Albert Cohen a récompensé le roman qui figurait déjà dans le carré final des Goncourt.

 

ERIC-EMMANUEL SCHMITT.

Eric-Emmanuel Schmitt est né le 28 mars 1960 en France. Il a réussi le concours de l’Ecole normale supérieure et est agrégé de philosophie. Il a enseigné la philosophie pendant quelques années.

Sa vocation d’écrivain est venue très tôt. Il dira plus tard : « A seize ans, j’avais compris – ou décidé – que j’étais écrivain et j’ai composé, mis en scène et joué mes premières pièces au lycée. »

Durant les années nonante, ses pièces de théâtre lui apportent un succès rapide : « La Nuit de Valognes »  et « Le Visiteur ». Il quitte l’enseignement pour se consacrer à l’écriture et rapidement devient célèbre : dramaturge, novelliste, romancier et réalisateur, il est récompensé par des prix prestigieux.

Impossible de citer toutes ses oeuvres. Comme roman j’avais beaucoup aimé « La part de l’autre » où il imagine ce qui serait arrivé si Hitler avait réussi à entrer à l’Ecole des beaux-arts de Vienne. J’ai aussi fort apprécié son roman  « Ulysse from Bagdad » (voir billet du 23 janvier 2009)

Pour le théâtre, je retiendrai  « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » « Oscar et la Dame rose » portés à l’écran. « Odette Toulemonde » grand succès cinématographique a été réalisé à partir d’une nouvelle.

Installé à Bruxelles depuis 2002, il a obtenu la naturalisation belge en 2008.

L’ENFANT DE NOE.

En 1942, à Bruxelles, le héros du livre, Joseph, est le fils unique d’une famille juive menacée de déportation. Il est confié à la garde de la comtesse de Sully qui ne peut le garder car elle reçoit la visite de la Gestapo après une dénonciation.

Il est confié au Père Pons qui accueille des enfants juifs dans La Villa Jaune. » Mademoiselle Marcelle, pharmacienne, lui procure de faux papiers et lui apprend sa nouvelle biographie. « Je m’appelle Joseph Bertin, j’ai six ans, je suis né à Anvers et mes parents sont morts l’hiver dernier de la grippe. »

Il s’intègre facilement à « La Villa jaune » et se lie d’amitié avec Rudy, plus grand que lui, à qui l’a confié le Père Pons.

Pour sa sécurité, il doit assister à la messe avec les autres enfants, ce qui désole le père Pons. « Pourquoi êtes-vous désolé ?- Ca ne te choque pas ? Tu vas te rendre dans une église et pas dans une synagogue. »

Joseph est ébloui par l’office religieux, met du zèle à apprendre le catéchisme et au cours des mois, affirme qu’il veut devenir chrétien. « Sans doute sentais-je qu’il y avait un fort bénéfice à devenir catholique : cela me protégerait. Mieux : cela me rendrait normal. Etre juif, pour l’instant, signifiait avoir des parents incapables de m’élever, posséder un nom qu’il fallait mieux remplacer, contrôler en permanence mes émotions et mentir. Alors, quel intérêt ? J’avais très envie de devenir un petit orphelin catholique. » Cela contrarie le Père Pons : « Je vais peut-être te choquer mais je ne veux pas que tu t’intéresses trop au catéchisme ni au culte. Contente-toi du minimum, veux-tu ?

Un événement va bouleverser le cours des choses. Joseph, espionnant le Père Pons, va découvrir qu’il a installé une synagogue dans la crypte d’une chapelle désaffectée. En secret, le Père Pons va enseigner la bible et l’hébreu à Joseph. « Tu feras semblant d’être chrétien et moi je ferai semblant d’être juif ».

Je passerai sur les visites de la Gestapo, les craintes du Père Pons, ses ruses, tout ce qu’ont connu ceux qui ont sauvé des Juifs.

L’intérêt du roman se situe dans l’échange entre le Père Pons et Joseph sur les différences entre le christianisme et la religion juive. Je citerai volontiers cette parole de sage du Père. « Joseph, tu aimerais savoir laquelle des deux religions est la vraie. Mais aucune des deux ! Une religion n’est ni vraie ni fausse, elle propose une manière de vivre. »

Et encore, cette réflexion du Père après une visite de la Gestapo : « Les humains se font du mal entre eux et Dieu ne s’en mêle pas. Il a créé les hommes libres. Donc nous souffrons et nous rions indépendamment de nos qualités ou de nos défauts. Quel rôle horrible veux-tu attribuer à Dieu ? Peux-tu une seconde imaginer que celui qui échappe aux nazis est aimé de Dieu, tandis que celui qui est capturé en est détesté ? Dieu ne se mêle pas de nos affaires. »

L’histoire se terminera bien pour Joseph qui retrouvera ses parents à la fin de la guerre et acceptera finalement la religion juive.  Marcelle sera arrêtée par la Gestapo et ne reviendra pas.

Un petit livre attachant surtout par les dialogues entre le Père Pons et Joseph qui pose les bonnes questions avec la naïveté et la fraîcheur de son âge.

ANDREI MAKINE.

Andreï Makine.Andreï Makine est né à Novgorod en 1957. Docteur ès lettres de l’université de Moscou, il a été professeur à l’Institut pédagogique de Novgorod et a collaboré à la revue Littérature moderne à l’étranger.

Ayant des ennuis sous Brejnev, il s’exile en France en 1987 et obtient l’asile politique. Il se consacre à l’écriture tout en donnant quelques cours de littérature et de culture russe à l’Ecole normale supérieure et à Sciences PO.

Il décide d’écrire en français « pour ne pas être poursuivi par les ombres trop intimes de Tchekhov, Tolstoï ou Dostoïevski ». Il envoie ses manuscrits à plusieurs éditeurs, les présentant comme des traductions de romans écrits en russe, inventant un traducteur imaginaire. Il essuie des refus cinglants mais s’obstine, modifiant les premières pages, changeant les titres, il les réexpédie.

Son premier roman « La fille d’un héros de l’Union soviétique » est publié chez Robert Laffont en 1990. Pour le second « La Confession d’un porte- drapeau » l’éditeur Belfond, lui demande la version russe qu’il veut confier à un traducteur extérieur pour vérifier certains passages. Andrei Makine, réécrit le livre en russe ! Le livre sera finalement publié en 1992.

La gloire, il va la connaître en 1995 pour son roman « Le testament français », hymne à la civilisation française, pour lequel il reçoit les prix Goncourt, Médicis et Goncourt des lycéens. Les journalistes découvrent un homme pauvre, vivant dans une minuscule chambre de la butte Montmartre. Sa carrière littéraire est lancée. Il publiera plusieurs romans dont « Réquiem pour l’Est », « La musique d’une vie »,  » La Femme qui attendait »,  » Cette France qu’on oublie d’aimer »,  » L’amour humain »,  » L’Amour de la France » et cette année « La Vie d’un homme inconnu ».

LA  FILLE  D’UN  HEROS  DE  L’UNION  SOVIETIQUE.

En 1941, Yvan Demidov s’échappe de son village, incendié par les Allemands. Caché, il a assisté à l’assassinat de sa mère et de son petit frère Kolka, embroché sur une baïonnette. Image horrible de celui qui « avait posé pour la photo, avec le corps de l’enfant au bout de sa baïonnette ».

Il a dix-sept ans, il s’engage « pour Staline, pour la patrie. » Après la bataille de Stalingrad, il reçoit l’Etoile d’Or du Héros de l’union soviétique. Plus tard, il est sauvé par une ambulancière, Tatiana, qui d’abord l’a cru mort, puis revenant sur ses pas, constate, en mettant un bout de miroir sur sa bouche, qu’il est vivant.

C’est d’ailleurs par ce récit qu’il débute son livre :
« Comme tout est fragile et étrange ici-bas…
C’est ainsi que sa vie n’avait tenu qu’à cet éclat de miroir terni et aux doigts bleuis par le froid d’une ambulancière mince comme une adolescente. »

 Il lui promet de l’épouser après la guerre. Quand il la retrouve, elle refuse de le suivre car elle est infirme : »J’ai un éclat sous la cinquième côte, Vania. Ils n’osent pas y toucher. Le médecin dit que cet éclat, c’est peu de chose – une pointe de cordonnier. Mais si on commence à trifouiller, ça risque d’être pire. Si on n’y touche pas, il restera peut-être tranquille. »

 Il réussira à la convaincre de le suivre dans son village natal et de l’épouser. Suit une vie tranquille mais dure, dans un village où tout est détruit, tout est à rebâtir.

 La grande sécheresse de 1946, va bouleverser leur vie. Ils perdent leur fille et décident de s’installer à Baressova. Yvon travaille comme chauffeur, Tatiana, dans une fabrique de meubles. Ils occupent un appartement communautaire obtenu grâce à son Etoile d’Or. Il est souvent invité à raconter son passé glorieux aux jeunes générations.

 Leur fille Olia, née en 1960, est devenue interprète auprès d’athlètes étrangers pour les jeux olympiques de 1980. Mais, surprise lors d’un flirt avec un étranger, le KGB l’oblige à travailler comme hôtesse auprès d’hommes d’affaires étrangers, couchant avec eux pour usurper des informations.

 Tatiana meurt d’une bousculade dans une file d’attente devant les magasins. L’éclat d’obus a perforé son coeur. Yvan sombre dans l’alcoolisme mais une lettre d’Olia l’appelle à Moscou. Sa fille veut lui présenter les parents de celui qu’elle espère épouser. Son père va découvrir la véritable activité de sa fille, découverte fatale car il meurt d’une crise cardiaque.

 Olia sera obligée de vendre l’Etoile d’Or de son père, pour payer les funérailles. Elle sera malheureusement obligée de regagner Moscou, après s’être fait avorter et de reprendre son ancien travail, avec l’espoir de pouvoir, un jour, racheter l’Etoile d’or.

 C’est un très beau roman, réaliste mais empreint de poésie. L’Etoile d’Or, dont Yvon est si fier, suscite des jalousies par les privilèges qu’elle lui confère : appartement, magasins réservés, priorité pour l’achat de marchandises ou les études d’Olia. Mais, l’éloge du héros de guerre fait partie de la propagande soviétique. Comme dans le film réalisé pour le quarantième anniversaire de la bataille de Stalingrad :

 « La terre natale… La terre de la Patrie… C’est elle qui rendait ses forces au soldat fatigué, c’est elle qui, avec une sollicitude toute maternelle, lui insufflait vaillance et bravoure. C’est dans cette source intarissable que le combattant soviétique puisait sa joie vivifiante, la haine sacrée de l’ennemi, la foi inébranlable en la Victoire… ».