JANINE BOISSARD.

Janine Boissard C John Foley

Janine Boissard est née le 18 décembre 1937 à Paris. Elle a écrit « L’esprit de famille », en six tomes, qui a connu un très grand succès et a fait l’objet d’un film et d’une série télévisée. Ses autres romans sont moins connus.

UNE FEMME NEUVE.

La narratrice est Claudine, 45 ans, mariée à Julien Langsade, la cinquantaine. Ils ont deux grands enfants, Mathilde et Eric.

L’histoire commence par une annonce dramatique, Julien lui fait part de son intention de la quitter pour une jeune stagiaire , après vingt-cinq ans de mariage. Elle est effondrée car elle  ignorait la liaison de son mari. De surplus, il lui dit qu’il l’aime toujours mais que sa maîtresse, qui a vingt-cinq ans, ne veut plus attendre. « Je ne voulais pas ! J’ai tellement horreur de te faire mal. J’ai attendu tant que j’ai pu mais je ne pouvais plus, vraiment ; et je l’aurais perdue »

Claudine n’a jamais travaillé. Julien lui laisse l’appartement dont le loyer est très élevé. Elle veut le garder car il est plein de souvenirs heureux.

Elle va très vite être confrontée à la réalité : elle doit travailler. Elle s’est mariée très jeune, elle n’a aucun diplôme, aucune compétence. Elle va devoir poursuivre un long chemin pour s’en sortir.

Elle en veut terriblement à son mari, d’être brutalement rejetée et le traite de salaud. Elle se rappelle le début de son mariage et l’aveu de Julien : il l’a épousée parce qu’elle était « une femme neuve »

 Une amie Fabienne, qui tient un magasin de brocante lui propose de travailler avec elle. Elle accepte mais ne convient absolument pas pour ce travail. Très vite, Fabienne la vire.

Elle va accepter de faire « du porte à porte » pour une entreprise mais cela ne marche pas.

Elle va donc se décider à pousser la porte d’une agence qui aide les gens à trouver un emploi. Claudine sera agressée par un chômeur qui lui reproche de prendre le travail des autres. « Qu’ont-elles toutes ces femmes à vouloir travailler ? »

L’auteur nous rappelle ce qui était l’usage à l’époque, en 1980. Beaucoup de femmes ne travaillaient pas. Parfois ce n’était pas un libre choix mais une demande de leur mari qui insistait pour qu’elle soit entièrement disponible pour lui et les enfants. Un choix accepté car  il était largement répandu dans la bourgeoisie. Ce sont les féministes qui, les premières, ont attiré l’attention des femmes sur ce qui pouvait leur arriver quand leur mari les abandonnait.

Claudine se rappelle d’ailleurs les débats qu’il y avait à l’époque sur le travail des femmes et le mépris des hommes envers les femmes qui travaillaient.

Claudine va s’inscrire à l’agence. Elle regarde les annonces collées sur le mur et se rend compte qu’elle peut seulement faire ce qu’elle a toujours fait, s’occuper des enfants.

Elle sera embauchée par la mère de Bertrand Sainteville en usant d’un stratagème. Une lettre de références qu’elle signe de son nom d’épouse et une demande faite sous son nom de jeune fille.

Elle a compris qu’elle devait s’habiller autrement. Elle ne pouvait plus être « la bourgeoise » qu’elle avait été si longtemps.

Bertrand a besoin d’aide car sa femme est décédée et il a trois enfants dont elle devra s’occuper en plus du ménage et des repas.

Claudine aura cette pensée : « Je découvre des choses banales : la différence entre un travail fait pour les siens et avec amour et le même fait pour les autres et contre de l’argent. »

Elle suivra une formation et deviendra une auxiliaire régulatrice dans les hôpitaux. Sa fille aura cette remarque charmante : en fait, tu es une « écouteuse » comme tu l’étais pour nous.

L’auteur aborde un autre sujet pénible qu’est le divorce. Estimation des biens, conciliation chez le juge, prononcé du divorce par consentement mutuel. Elle vit très mal cette situation mais ne s’oppose pas à la demande de son mari.

Claudine sera aussi confrontée aux difficultés financières. Son mari lui verse une pension, elle est donc privilégiée, mais malgré cela et son travail, elle doit renoncer à tout le superflu qu’elle avait toujours qualifié de « nécessaire ». Elle renoncera à son appartement, le loyer étant vraiment trop cher.

L’auteur n’a pas voulu faire un livre très noir. Claudine connaîtra Florent qui l’aidera dans son parcours psychologique. Une liaison très brève car lui aussi sans travail acceptera la proposition de son frère et partira à Rio.

Claudine a aussi la chance de pouvoir séjourner dans la maison de famille, où son père l’entourera de toute son affection.

Ces séjours sont d’ailleurs largement décrits par l’auteur, une vie simple, dans la nature, un contraste avec sa nouvelle vie professionnelle.

Claudine s’apercevra aussi combien la vie de femme seule est difficile. Des détails qui font comprendre la difficulté éprouvée par les femmes à cette époque.

Une anecdote. Elle met longtemps à se décider à entrer dans un restaurant. On la place à une petite table, en retrait et elle se rend compte que le dîner est servi très rapidement car le restaurateur lui en veut d’occuper toute seule une place revenant à un couple !

J’ai hésité avant de relire ce livre. Je l’ai bien aimé car il me rappelle une époque que j’ai bien connue.

Rien à voir avec la situation actuelle. Même si le divorce est souvent un drame imposé par le conjoint, les femmes sont moins démunies qu’à cette époque. Les nécessités économiques ont fait que rares sont les épouses qui peuvent se permettre de ne pas travailler.

J’ai réentendu les propos de l’époque sur l’épanouissement que procurait le travail aux femmes. Un discours féministe qui ne correspond pas toujours à la réalité. Les femmes restant encore souvent les seules à s’occuper des enfants et du ménage même s’il y a un grand changement chez les jeunes couples qui sont « pour le partage des tâches ». Un progrès très relatif car les femmes sont souvent plus préoccupées par leurs enfants que les hommes.

Je ne vais pas faire un débat sur l’égalité des sexes, ce n’est pas le propos du roman et si je me suis permis quelques réflexions je voulais avant tout faire connaître le livre.

Le titre « Une femme neuve » l’auteur le reprendra trois fois. En parlant de Claudine que son mari a épousée parce qu’elle était « neuve » (on dirait maintenant vierge, mais pas question d’utiliser cette expression à l’époque). Mathilde dira aussi à sa mère que la maîtresse de Julien lui plaisait parce qu’elle était « neuve ». Enfin, Claudine après son itinéraire difficile deviendra une femme « neuve » parce qu’elle a su devenir indépendante.

J’espère que d’autres femmes ou hommes liront le livre pour se rendre compte de l’évolution des femmes. Et pourquoi pas, d’un discours féministe pas toujours valable mais qui a quand même joué un rôle certain dans la société.

 

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FRANCOISE CHANDERNAGOR.

Françoise Chandernagor

Françoise Chandernagor, écrivain, est membre de l’Académie Goncourt. Elle a écrit de nombreux romans couronnés de succès. (Billet du 15 novembre2013)

LA PREMIERE EPOUSE.

« Je suis en deuil. En deuil de mon mari vivant. »

C’est la première phrase du livre. L’héroïne, Catherine, est écrivain. Son mari, Francis, préside un grand établissement financier. Ils ont quatre enfants.

Catherine sait son mari volage mais elle en est toujours amoureuse. Elle a cru qu’elle serait toujours « la première épouse » la privilégiée, celle qu’on aime même si on la trompe.

Tout s’écroule quand Francis lui apprend qu’il va la quitter pour une autre, une plus jeune, après vingt-cinq ans de vie commune. Elle imagine Laure : « Je la parais de tous les charmes dont j’étais privée : blonde, belle, élégante, futile, fantasque, mondaine, éthérée, optimiste, et surtout aimante… »

Quel choc d’apprendre qu’il s’installe chez « l’autre » ! D’apprendre qu’il y était depuis des mois, même s’il habitait toujours avec elle « à mi-temps ».

Sa douleur est immense. « Je suis perdue » « Mes larmes coulent comme le vin et je m’enivre de chagrin » « Je suis brisée » « Je suis salie » « Je suis brûlée ».

Elle va s’enfoncer dans le chagrin, cherchant auprès de ses amis à en savoir plus. Eux ne comprennent pas qu’elle ait été aussi aveugle et les « bons conseils » ne manquent pas. « Laisse tomber ! Votre histoire est banale à pleurer. Dans nos milieux, un quinquagénaire qui divorce, tu sais… »

Un jour cependant, pour la première fois, elle laisse déborder sa colère. « Je te méprise » et elle piétine ses cravates.  « Brusquement, il se jeta sur moi, je levai les bras pour me protéger, il m’attrapa les mains… Et ma bague de fiançailles tourna. A l’instant précis où il me saisit la main, la pierre verte se plaça entre les deux doigts. Il serra. Je poussai un hurlement ; il me regarda, hébété : ma main gauche enflait à vue d’œil ; il venait de me briser les doigts. »

A l’hôpital, une radiologue l’accueille mal : « J’en ai marre, moi, de voir arriver à l’hosto des femmes « tombées dans les escaliers » ! Il ne vous a pas cassé la main, ce con : il l’a broyée ! Mais vous supporterez tout, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Peu à peu pourtant, difficilement, elle va changer : « Je n’ai pas été trompée par mon mari, je me suis trompée sur lui. » C’est un sadique, il lui a brisé la main ; un bigame dans l’âme ; un goujat, qui a osé recevoir sa maîtresse chez lui…

Et pourtant ! Quand l’avocate qu’elle consulte pour le divorce, lui conseille un divorce pour faute dont la première étape sera le constat d’adultère, elle est choquée.

Ce sera la guerre. « Guerre civile. Il y a la guerre entre moi et moi, le moi qui l’aime et le moi, qui le hait. »

Guerre aussi inévitable en cas de divorce non souhaité par un des deux. Partage du patrimoine, toutes les formalités à accomplir. Francis ne lui fera pas de cadeau… Très vite, elle abdique, refuse de se battre comme tout le monde le lui conseille.

Elle va retrouver la paix. « Je peux enfin faire du bien à quelqu’un qui va l’apprécier : moi-même. »

Elle va écrire mais elle le sait, elle ne pourra écrire que sur un couple, Laure et Francis… Vengeance ? Je dirais plutôt une délivrance.

Peu à peu, sa vie va changer. Elle s’installe à la campagne et peut dire : « Il sort mais je n’en meurs pas. »

La séparation, le divorce sont des sujets difficiles. Parfois cela se passe bien, mais souvent, très mal. Françoise a choisi de faire de Catherine quelqu’un qui souffre. Perte de son mari, de son identité. Une trahison pas acceptée. L’amour est toujours là, mais la haine vous submerge malgré vous.

Pourtant, le plus difficile dans une séparation vient souvent des enfants. Qui aura la garde ? Qui acceptera de ne pas faire peser sur eux une situation douloureuse dont ils sont les victimes non les responsables ?

Dans le cas de Catherine, les enfants sont grands. C’est plus simple. Mais elle accepte difficilement qu’ils voient leur père chez Laure.

Le roman est émouvant. Parfois j’ai eu l’impression que Catherine se complaisait dans le chagrin. Mais comment juger ?

Françoise Chandernagor écrit bien. Son livre, comme toujours, fourmille de citations littéraires. Un peu d’air dans un récit si triste.

Je dirai aussi combien le livre est réaliste. L’entourage croit bien faire. Que ce soit en disant du mal de Laure ou en critiquant ce qu’ils appellent l’incompréhensible attitude de Catherine.

Hélas ! les bonnes intentions peuvent parfois brûler plus que le silence.

 

ELIETTE ABECASSIS.

Eliette Abécassis est née en 1969 à Strasbourg. Son père, Armand Abécassis, est spécialiste de la pensée juive. Après les classes préparatoires au lycée Henri IV à Paris, elle intègre l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm et obtient l’agrégation de philosophie. Elle enseigne pendant trois ans à l’Université de Caen puis se lance dans l’écriture. Mère de deux enfants, elle vit à Paris.

Elle a écrit de nombreux romans : « Mon père » « La répudiée » L’or et la cendre » « Et te voilà permise à tout homme » « Un heureux événement » « Sépharade ». (voir billets)

Elle a aussi écrit le scénario du film israélien d’Amos Gital « Kadosh ». Elle s’inspirera du scénario pour écrire son roman « La répudiée. »

UNE AFFAIRE CONJUGALE.

Agathe et Jérôme Portal sont mariés depuis dix ans. Ils ont deux jumeaux, Sacha et Max, âgés de six ans. Agathe est parolière de chansons, Jérôme, dirigeant d’une start-up.

Agathe découvre que son mari la trompe. Elle décide de divorcer mais Jérôme n’accepte pas. Agathe se lance dans un véritable espionnage de son mari. Fouille du bureau, du GSM, de l’ordinateur. Elle est obsédée par l’idée qu’après le divorce, elle devrait partager ses enfants avec Jérôme s’il obtient la garde alternée, mais elle n’arrive pas à renoncer au divorce. Elle se torture, devient anorexique, n’assume plus son travail professionnel, mais ne renonce pas. Elle en vient même à se lever la nuit pour consulter le GSM de Jérôme !

Jérôme, lui, ne cesse de la culpabiliser, affirme qu’elle est incapable de s’occuper de ses enfants, la traite de folle et affirme qu’il demandera la garde des enfants.

Comme Agathe a, sur le conseil de son avocate, demandé le divorce pour faute, Jérôme va lui aussi se lancer dans l’espionnage de sa femme, embauchant même un détective privé.

C’est donc une guerre sans merci à laquelle se livrent les deux conjoints. Si Agathe se détruit, Jérôme qui ne s’est jamais occupé de ses enfants, va se transformer en bon père, se servant d’eux comme des pions contre sa femme qu’il ne cesse d’humilier.

Je ne sais pourquoi, Agathe décide de se créer un avatar sur Facebook et elle dialogue avec Jérôme qui ne sait pas qui elle est. Elle se crée un tout autre personnage, dynamique et sympathique. J’avoue que ce n’est vraiment pas crédible mais c’est un sourire dans une histoire bien sombre.

Un moment émouvant est celui où Agathe et Jérôme décident d’annoncer leur divorce aux enfants. « Papa et maman vont se séparer. Papa va bientôt déménager dans une autre maison. » L’incompréhension des enfants est totale. Sacha a ce mot terrible : « Je voudrais ne pas exister. (…) J’aurais préféré ne pas savoir. Maintenant, je sais. Et la tristesse est dans mon coeur. Et je ne pourrai plus jamais l’enlever de mon coeur. »

Il n’y a pas que les enfants qui sont touchés. Agathe et Jérôme cherchent des témoignages chez leurs amis nécessaires à un divorce pour faute. Peu acceptent d’écrire ce qu’ils ont vu pendant des années. Sa soeur Laura lui dira : « Agathe, tu détestes tellement ton mari que cela finit par tout emporter, même notre relation. Tu deviens folle. Ressaisis-toi. »

Agathe sera aussi ulcérée quand elle apprendra que, mariée sans contrat, tout doit être partagé même si elle a entretenu son mari pendant des années.

Ils finiront par divorcer par consentement mutuel avec garde alternée des enfants.

Ce roman laisse perplexe. Eliette Abécassis a, me semble-t-il noirci le tableau. Elle a choisi volontairement d’insister sur le poids du divorce plus lourd pour Agathe que pour Jérôme. Dans une interview à Paris Match elle déclare : « La législation a rétabli le droit des hommes même en allant trop loin. Les hommes n’ont plus à se battre pour obtenir la garde de leurs enfants. Même s’ils souffrent, j’observe qu’ils refondent des foyers très rapidement. Alors que les femmes restent seules. »

Ou encore : « Quand on aborde le divorce, on ne sait pas très bien ce qui nous attend… C’est une traversée de l’enfer. »

Et à la remarque du journaliste que ce sont les femmes qui, à 70 % demandent le divorce, elle répond : « Oui, car elles ont plus d’exigences. Les hommes aiment rester dans leur vie, même si ça n’est pas satisfaisant. Ils ont du mal à trouver le courage de partir. Et ils ne détestent pas la double vie. Ils aiment garder leur foyer, avec d’un côté, la figure de la mère tutélaire et, de l’autre, une vie à l’extérieur. Les femmes, elles, ne peuvent pas supporter ces situations, même si après il leur arrive de regretter de s’être engageés dans la voie du divorce. »

Eliette Abécassis dira aussi qu’elle a vécu cette expérience et que cela a été au-delà de tout ce qu’elle pouvait imaginer. Cela explique sans doute pourquoi son roman est aussi noir. Elle fait de Jérôme un personnage très peu sympathique qui s’acharne sur sa femme et ne cesse de s’attribuer le beau rôle.

Agathe, pour moi, n’est pas plus sympathique. Elle va vraiment très loin dans des actes de malveillance. Eliette Abécassis justifie son personnage en disant : « A partir du moment où l’on dit « Je ne t’aime plus » c’est un anéantissement total. On perd la raison. Mais tout cela reste un mystère. Je n’arrête pas de me poser la question. Nous sommes face au mystère de la haine, de l’amour, du mal. »

Comme toujours, le roman se lit facilement. J’ai cependant été agacée par les monologues d’Agathe. Qu’elle se pose des questions est normale mais l’auteur aurait dû, à mon avis, ne pas s’étendre aussi longuement.

Une phrase amusante résume bien le livre : « Il faudrait divorcer avant de se marier. »

Eliette Abécassis, qui insiste sur le fait qu’on ne découvre vraiment son conjoint que dans le divorce, n’oublie-t-elle pas que, si l’amour rend aveugle, la haine ne vous rend pas nécessairement lucide ?

PASCAL BRUCKNER.

 

Pascal Bruckner est né à Paris le 15 décembre 1948. Romancier et essayiste, il a enseigné dans les universités américaines. Il est maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris et collabore au Nouvel Observateur et au Monde.

« La tentation de l’innocence » a obtenu le Prix Médicis en 1995. Ont suivi « L’euphorie perpétuelle ou le devoir de bonheur » en 2000 , « Misère de la prospérité » ( Prix du meilleur livre d’économie, prix Aujourd’hui 2002), « La tyrannie de la pénitence » en 2006 et « Le paradoxe amoureux »  en 2009. (voir mon billet du 27 août 2009).

LE MARIAGE D’AMOUR A-T-IL ECHOUE ?

Le premier chapitre du livre en donne la synthèse : « La révolte contre le mariage d’autrefois se marque par une inversion des priorités : il était d’intérêt ou de raison, il sera d’inclination. (…)Il  était chaste, il sera voluptueux pour les deux sexes.  (…) Contraint, il sera libre. Il marquait une rupture, il est précédé désormais d’une période plus ou moins longue de vie commune à l’essai. Il était l’école du renoncement, il se veut la porte d’entrée de l’épanouissement personnel. Il nécessitait l’accord des familles, il se moque maintenant de leur veto même s’il préfère encore leur approbation. »

Le thème posé, Pascal Bruckner va le développer dans son essai. Détour historique d’abord. Le mariage d’amour n’existe que depuis une quarantaine d’années. Et la route a été longue. Combat de Balzac, Stendhal, Hugo, Léon Blum contre la chasteté obligatoire des jeunes filles. Il faudra pourtant plus d’un siècle après Balzac pour que les sociétés occidentales admettent la réalité de l’Eros féminin.

En 1664, le poète anglais John Milton défend l’idée que l’union maritale peut être suspendue en cas de mésintelligence grave. Il sera suivi par les meilleurs esprits des Lumières : Diderot, Montesquieu, Voltaire. En 1792, le citoyen Cailly à l’Assemblée nationale défend le divorce, mais paradoxe, comme sauveur du mariage : « Le divorce rendra au mariage sa dignité; il écartera le scandale des séparations; il tarira la source des haines; il leur fera succéder l’amour et la paix. »

Ces prévisions optimistes ont été démenties. Le nombre de mariages a décliné depuis quarante ans alors que le taux de divorces a explosé. Ce sont surtout les femmes qui rompent ayant acquis leur indépendance financière.

Dans le chapitre intitulé « De l’amour interdit à l’amour obligatoire » j’ai retrouvé l’auteur de « L’euphorie perpétuelle ou le devoir du bonheur ». Même raisonnement pour le mariage d’amour : « Hier empêché, voici l’amour encensé, devenu impératif. On est passé d’un dogme à l’autre : l’union d’affaires est désormais prohibée, hors de la réciprocité des émois, point de salut ! »

L’auteur va nuancer ses propos. Mais il insiste : « Nulle nécessité de s’adorer au sens canonique du terme pour vivre côte à côte; il suffit de s’apprécier, de partager les mêmes goûts, de chercher tout le bonheur possible à partir d’une coexistence harmonieuse ».

Bien entendu, le mariage d’amour est compatible avec la définition qu’il donne d’une union heureuse. Mais, il est vrai, que ceux qui attendent trop du mariage d’amour « plénitude et volupté »  seront enclins à y mettre fin contre les intérêts les plus élémentaires. Selon les statistiques, la perte de revenus lors d’une séparation serait de 15 à 20 % pour chacun des conjoints. Et que dire de ce que Pascal Bruckner appelle les abandons abjects comme de quitter une compagne en proie à une maladie grave ou encore de quitter l’épouse avec qui on a tout partagé pour une plus jeune…

Pascal Bruckner souligne un autre paradoxe de notre société : le succès du Pacs, à l’origne destiné aux homosexuels qui devient presque l’équivalent des fiançailles. Peur de s’engager, dit l’auteur. Et d’ajouter :  « Notre embarras lexical lorqu’il s’agit de présenter aux autres la personne avec laquelle nous vivons sans être marié est révélateur : compagne, compagnon, amie, fiancé, amoureux, tous ces termes qui ressortissent aux registres de l’euphémisme, de la pudeur disent notre difficulté à penser en dehors du lien conjugal au moment où nous semblons le récuser. »

L’auteur lance un plaidoyer pour les enfants, parfois victimes innocentes du divorce de leurs parents. « La liberté dont nous jouissons de nos jours implique une responsabilité accrue. Une fois désunis, les parents doivent s’entendre assez pour ne pas rater leur divorce : se partager l’éducation des descendants, tisser pour eux un filet de sécurité, voire assumer la logistique d’une famille recomposée avec ses risques d’allergie mutuelle. »

Il ne faut pas se fier au titre du livre, provocateur, pour en déduire que le mariage d’amour a échoué. Mais, je crois qu’il est bon qu’un essayiste nous rappelle que « construire un couple sur la seule base du coeur, c’est bâtir sur le sable » Ou encore : « Le bonheur conjugal, c’est l’art du possible et non l’exaltation de l’impossible, c’est le plaisir de construire un monde commun à deux. »

Comme toujours, Pascal Bruckner combat l’idéologie dominante. Il rappelle que le mariage ancien, dit de raison, pouvait être une réussite. Mais, il est vrai, que la littérature en a tracé un portrait très sombre. Ainsi, par exemple, François Mauriac dans Thérèse Desqueyroux parle « des barreaux vivants d’une famille ».

Pascal Bruckner dit clairement que le mariage forcé est insupportable. Mais ce qu’il combat, c’est le nouveau dogme : attendre tout de l’amour-passion considéré presque comme un droit.

J’ai retrouvé dans cet essai, l’auteur qui nous disait : « Nous constituons probablement les premières sociétés dans l’histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux. »

TATIANA de ROSNAY.

 

Tatiana de Rosnay est née le 28 septembre 1961 à Neuilly-sur-Seine d’une mère britannique et d’un père français. Mariée, elle a deux enfants. Elle a vécu à Paris, Boston puis en Angleterre. De retour à Paris, en 1984, elle est attachée de presse, puis journaliste pour Elle et critique littéraire pour Psychologies magazine.

Elle a publié huit romans en français et deux en anglais. Son roman « Elle s’appelait Sarah » écrit en anglais, a connu un grand succès et a dépassé les deux millions d’exemplaires vendus dans le monde. C’est l’histoire de deux familles que lie un terrible secret et l’évocation d’une des pages les plus sombres de l’Occupation.

BOOMERANG.

Traduit de l’anglais par Agnès Michaux, il a été publié en 2009 aux Editions Héloïse d’Ormesson.

Antoine a décidé d’offrir comme cadeau d’anniversaire à sa soeur Mélanie, un séjour à Noirmoutier, plage où, enfants, ils passaient leurs vacances. Au retour, Mélanie, qui conduit, se retourne vers Antoine et lui dit : « Antoine, il faut que je te dise quelque chose. J’y ai pensé toute la nuit dernière, à l’hôtel, tout m’est revenu. C’est à propos… » Elle ne peut terminer sa phrase. La voiture fait une embardée, Mélanie est projetée hors de la voiture. Elle est hospitalisée, inconsciente et il faudra longtemps pour qu’elle puisse dire ce dont elle s’était souvenue à l’hôtel.

Ce souvenir est un secret de famille qui concerne leur mère Clarisse. Qui était-elle vraiment ? Comment est-elle morte à trente ans ? Où ? La thèse officielle de rupture d’anévrisme est-elle vraie ? Antoine va se lancer dans une véritable enquête. Je ne puis dévoiler ce secret car il forme la trame même du roman qui tient le lecteur en suspens, comme dans un thriller.

Antoine est le personnage principal du livre. Séparé de sa femme Astrid, il va mal. Il n’accepte pas son divorce. « Ce que j’ai le plus détesté à propos du divorce, c’est la division entre nos amis. Certains ont choisi le camp d’Astrid, d’autres le mien. Pourquoi ? Je n’ai jamais compris. »

 Son métier d’architecte l’ennuie. Il n’arrive pas à avoir de bonnes relations avec son père, avocat célèbre, remarié après la mort de sa femme mais qui n’est pas heureux :« Après la mort de Clarisse, notre père s’est refermé sur lui-même. Il est devenu dur, amer et toujours pressé. Difficile de se souvenir du vrai père, celui qui était heureux, qui souriait et riait, qui s’amusait à nous tirer les cheveux et nous préparait des crêpes le dimanche. » C’est ce père-là, non celui de son enfance, qu’il voit. Il n’arrive pas à communiquer et ne trouvera même pas le courage d’aller le réconforter lorsque sa soeur lui apprendra qu’il souffre d’un cancer.

C’est aussi à Mélanie qu’il confiera les difficultés qu’il éprouve à comprendre ses enfants, se culpabilisant de ne pas être à la hauteur : « Pour tout te dire, en ce moment, j’ai la sensation que mes enfants sont de parfaits étrangers ! – Qu’est-ce que tu veux dire ? – Ils ont leur vie désormais,  une vie dont je ne sais rien. Les week-ends où ils sont avec moi, ils se plantent devant leur ordinateur ou la télé, quand ils ne passent pas des heures à envoyer des SMS à Dieu sait qui – J’ai du mal à te croire. – Et pourtant, c’est la vérité. On se croise à l’heure des repas, qu’on prend dans un silence de mort. Il arrive même que Margaux vienne à table avec son iPod dans les oreilles. »

Antoine sera terrifié quand Margaux vivra un drame terrible, la mort subite de son amie Pauline. Il propose à Margaux d’appeler sa mère mais elle le prend très mal. « C’est tout ce que tu as trouvé ? me dit-elle, ulcérée. Appelons ta mère ? C’est comme cela que tu crois m’aider ? (…) Tu es pathétique ! C’est le pire jour de ma vie, et tu ne sais même pas comment m’aider, putain ! Je te déteste ! Je te déteste ! »

Même désarroi quand il apprend par la police que son fils Arno a été arrêté après avoir, avec des amis, saccagé un appartement. Et cet aveu : « Pourquoi ai-je été un père si pâlot, si transparent ? Je n’ai jamais imposé mes règles, comme mon père le faisait. Après ma rupture avec Astrid, la chose que je craignais le plus, c’était que mes enfants m’aiment moins si je me montrais autoritaire avec eux. »

Comme vous le constatez, Tatiana de Rosnay trace un tableau très noir d’un père d’aujourd’hui, mal adapté comme le lui dira son fils : « Laisse tomber, papa, quand t’avais mon âge, y’avais rien, pas d’Internet, pas de portable, c’était le Moyen Age, enfin, c’que je veux dire c’est que t’es né dans les années soixante, alors… j’vois pas comment tu pourrais comprendre le monde d’aujourd’hui ! »

Il se trompe Arno. Antoine va rencontrer Angèle, une embaumeuse et son amour va le transformer. Même son métier ne lui pèsera plus. Il sera heureux.

Un roman facile, un peu caricatural mais passionnant. Un livre qui se lit d’une traite, qu’on n’arrive pas à quitter. Alors, pourquoi bouder son plaisir ?