JEAN d’ORMESSON.

Jean d'Ormesson

Jean d’Ormesson est né à Paris le 16 juin 1925. Ecrivain, chroniqueur, journaliste, philosophe, il a été élu à l’Académie française le 18 octobre 1973. Il a fait campagne pour défendre la réception sous la coupole de Marguerite Yourcenar, la première femme admise à l’Académie en 1980. Il a reçu Simone Veil le 18 mars 2010. Il est le doyen de l’Académie depuis la mort de Jacqueline de Romily en 2010.

Son œuvre est très nombreuse. Je citerai les livres que j’ai particulièrement aimés. « Au plaisir de Dieu » « Mon dernier rêve sera pour vous » « Le Rapport Gabriel » « C’était bien » « C’est une chose étrange à la fin que le monde » « Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit »

Il est aussi l’auteur d’une autre histoire de la littérature française.

(Billets : 27/02/2010 – 04/11/2010 – 23/01/2013 – 26/08/2013)

COMME UN CHANT D’ESPERANCE.

L’auteur nous dit avoir voulu écrire un roman sur rien, c’est-à-dire sur l’univers qui a précédé et suivi le Big Bang, il y a 13,7 millions d’années.

Le lecteur s’apercevra très vite que le détour par la cosmologie et l’histoire sert de base à la question essentielle : l’existence de Dieu. Il raconte l’anecdote célèbre chez les Juifs de deux rabbins qui se disent « L’important, c’est Dieu qu’il existe ou non. »

Il pose les questions essentielles. Comment est-on passé d’un monde d’éternité avant le Big Bang à notre monde en expansion incessante et à notre temps ? Quelles sont les parts respectives de hasard et de nécessité ?

Les sciences nous ont appris comment est né le monde mais pas le pourquoi. Pour l’auteur, le monde ne s’explique que par le Dieu créateur. Il n’hésite pas à citer la Torah, paroles qu’il considère comme les plus célèbres de toute l’histoire des hommes.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre… Il dit : « Que le lumière soit ! Et la lumière fut… Dieu appela la lumière le jour et il appela les ténèbres nuit. Ainsi il y eut un soir et il y eut un matin : ce fut le premier jour. »

Malgré cela, il insiste : « Il n’est pas sûr non plus que le monde où nous vivons ait surgi du néant, que notre tout soit sorti de rien. Le contraire n’est pas sûr non plus. La vérité est que l’avant-notre-monde comme sur l’après-notre-mort nous ne savons rien. Nous pouvons croire. Nous pouvons rêver. Nous pouvons espérer. Nous ne pouvons pas savoir. »

C’est l’historien ou le philosophe qui parle mais l’auteur a choisi délibérément de croire en un Dieu créateur, de croire au mystère.

C’est avec cette conviction qu’il abordera la question du mal. Le mal est venu avec l’apparition de l’homme. C’est le prix de sa liberté.

Nous savons que Jean d’Ormesson a toujours dit combien il aimait la vie, combien il admirait la beauté du monde. Il le redira : « Peut-être par tempérament, parce que j’ai aimé le bonheur, parce que je déteste le désespoir, j’ai choisi le mystère. Disons les choses avec un peu de naïveté, il me semble impossible que l’ordre de l’univers plongé dans le temps, avec ses lois et sa rigueur, soit le fruit du hasard. Du coup, le mal et la souffrance prennent un sens – inconnu de nous, bien entendu, mais malgré tout, un sens. »

Jean d’Ormesson, que j’ai toujours entendu dire, qu’il était agnostique et croyant, ce qui me semblait antinomique, va plus loin. Il s’émerveille de l’Incarnation. Le Dieu des chrétiens est le seul qui s’incarne par amour Il croit en Jésus, fils de Dieu et fils de l’homme.

Il reprend, avec admiration, le commandement du Christ : « Aimez-vous les uns les autres… Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »

Une question me vient : la base du christianisme est la croyance en la Résurrection. Jean d’Ormesson n’aborde pas cette question vitale pour les chrétiens qui en font la base de leur croyance ; vitale pour les athées qui ne peuvent y souscrire. Il rejette d’ailleurs l’idée d’un au-delà : « Comment pourrait-il y avoir, après la mort, pour les hommes qui sont des singes bavards et savants, des primates adonnés à la poésie et aux mathématiques, des animaux doués d’une longue mémoire et faiseurs de projets, autre chose que pour les créatures dont ils descendent en droite ligne – c’est-à-dire rien ? »

Pourquoi Jean d’Ormesson éprouve-t-il autant de difficultés à admettre les dogmes du christianisme ? Je n’ai pas la réponse sauf qu’il est très imprégné par les sciences et qu’il est philosophe mais, comme il le dit, il choisit le mystère, qui est pour lui synonyme de foi.

Abandonnant sa démonstration, l’auteur va terminer par ce qui lui est le plus cher, l’énumération de la beauté du monde dans lequel il voit un Dieu éternellement absent mais qui se dissimule dans le monde.

Il dresse de manière assez surprenante une liste d’événements, assez hétéroclite où il mélange des textes, des monuments, des poèmes, de la musique. Etrange…

Par contre ce passage dans lequel il justifie le titre de son essai est très clair : « L’immense avantage de Dieu, qui est si peu vraisemblable, est de donner au monde, invraisemblable lui aussi, une espèce de cohérence et quelque chose qui ressemble à l’espérance. »

Je terminerai en reprenant ce qu’il dit à propos des romans : « Les livres ne survivent pas grâce aux histoires qu’ils racontent. Ils survivent grâce à la façon dont elles sont racontées. La littérature est d’abord un style qui éveille l’imagination du lecteur. »

Jean d’Ormesson me pardonnera de reprendre cette citation. Bien sûr son essai n’est pas un roman. Bien sûr il s’interroge sur des sujets sérieux, le monde, l’existence de Dieu, la foi.

Mais, puis-je dire que son livre est aussi une histoire racontée, l’histoire du monde racontée avec brio ?

 

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SIMONE WEIL.

Simone Weil.

Simone Weil est une des personnalités choisie par Mona Ozouf pour son livre « Les mots des Femmes. »

Simone Weil est née en 1909, à Paris, dans une famille juive cultivée. Elle fait de brillantes études de philosophie dans la classe d’Alain, puis à l’Ecole normale supérieure dont elle sort agrégée. Elle mourra épuisée à l’hôpital d’Ashford en 1943.

C’est de toutes les femmes dont parle Mona Ozouf la plus difficile à comprendre, la plus controversée aussi.

Sur ces photos d’adolescente, elle apparaît charmante. Très vite, elle va s’appliquer à changer son apparence : un chapeau crasseux, une pèlerine grise, des sandales qu’elle porte même en hiver, pieds nus, elle ne veut pas séduire et s’attachera à devenir comme la jugeront ses compagnons de la rue d’Ulm « imbuvable ». De plus, elle veut vivre dans l’austérité la plus complète, vit dans des chambres pauvres,  jamais chauffées, couche par terre, ne veut rien posséder.

Elle abandonne l’enseignement pour travailler comme manœuvre à l’usine d’Alsthom. Elle est maladroite, se brûle, est débordée par les normes de vitesse, ravagée par des maux de tête. Elle tirera de cette expérience un livre « La condition ouvrière » dans lequel elle décrit minutieusement ce qu’elle vit : les pièces manquées, le salaire rogné, les écorchures aux mains, les réprimandes. Elle croyait à la noblesse du travail, elle découvre une tout autre réalité. « Il (le travail) l’ouvrier à l’outil, le transforme lui-même en outil, inapte à nouer des relations avec les autres outils que sont ses camarades. ».

En 1936, elle s’engage aux côtés des républicains dans la guerre d’Espagne. Un échec, car elle manie aussi mal le fusil que la machine à fraiser. Gravement brûlée après avoir posé le pied dans une marmite d’huile bouillante posée à ras du sol, elle doit repartir pour la France. Elle dira avoir compris « que l’Espagne est devenue le théâtre mensonger d’un affrontement entre communisme et fascisme. »

Son engagement comme infirmière en 1941, à Marseille, sera aussi un échec. Elle veut apporter des soins et un secours moral aux blessés sur le champ de bataille mais a comme objectif aberrant « de faire impression sur les soldats ennemis ».

Simone Weil veut être exceptionnellement libre. Elle veut penser librement, ne veut régler son action que sur son propre jugement.

Cette conviction d’avoir toujours raison lui fera accepter la persécution des juifs pendant la guerre, ayant elle-même l’horreur d’être juive. Elle disait à Gustave Thibon « qu’elle ne savait pas ce qu’était l’essence d’être juive, en tout cas pas une race et, quant à la religion, assurément ce n’était pas la sienne. »

Dans son refus global de la personnalité, elle accorde si peu au rôle personnel des hommes dans l’histoire qu’elle va jusqu’à refuser de voir en Hitler un barbare ou un monstre mais « un simple instrument de cette logique impersonnelle qui veut que chacun commande là où il en a le pouvoir. »

Simone Weil détestait être une femme. Elle avait déjà constaté la condition humiliante des femmes ouvrières. Pour elle, à la subordination des femmes dans le travail, s’ajoute celle du mariage qui livre les femmes au bon plaisir de l’époux et l’angoisse de la vieillesse qui, d’après elle, touche plus sévèrement les femmes que les hommes : ayant perdu la fraîcheur de la jeunesse, elles deviennent « des êtres sans âge » !

Ce rejet de la féminité, fera qu’elle signera les lettres à sa mère d’un « ton fils respectueux ». Elle rejette la sexualité parce qu’elle n’y voit que soumission.

On a souvent parlé de sa conversion au christianisme. Qu’en est-il ? Elle a eu des contacts avec des prêtres et des religieux afin de leur poser des questions sur la foi dans l’Eglise catholique. Le père Joseph-Marie Perrin, religieux dominicain, l’accompagnera lorsqu’elle sera à Marseille entre 1940 et 1942. Pour Mona Ozouf, elle ne s’est jamais convertie mais tous les historiens ne sont pas d’accord avec elle.

Le dernier paragraphe qui lui consacre Mona Ozouf est très éclairant sur la personnalité de Simone Weil, pleine de contradictions. Je le reproduis intégralement.

« Hérétique, a dit Bossuet, tout homme qui pense. A suivre les oscillations perpétuelles de cette pensée exigeante et obstinée, trouée d’éclairs, on se persuade que Simone Weil est profondément hérétique. Hérétique politique au milieu d’une foule de croyants. Hérétique religieuse, servante d’un Dieu caché et absent du monde, qui réservait probablement des surprises au pauvre père Perrin, si désireux de la croire prête pour la conversion. Hérétique de cette terre, être insaisissable et génial, tombé d’une autre planète. Alain, comme si souvent, l’avait laconiquement et merveilleusement exprimé : « une Martienne » selon lui.

J’avoue avoir été étonnée du portrait que fait Mona Ozouf de Simone Weil. Elle reconnaît son intelligence, son engagement mais souligne aussi son intransigeance. J’ai toujours cru qu’elle s’était convertie au christianisme mais qui peut savoir ce qu’elle pensait réellement.

Sa mort au sanatorium d’Ashford le 24 août 1943, officiellement de tuberculose, a aussi été sujet de polémiques parmi les historiens. Certains pensent qu’elle s’est suicidée. Ce qui est certain c’est que sa privation volontaire de nourriture a accéléré sa mort.

Mona Ozouf ne parle pas de son œuvre littéraire sauf de son livre « La condition ouvrière ». Elle a beaucoup écrit : « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » « La pesanteur de la Grâce » « Enracinement » « Attente de Dieu »

Je garderai d’elle l’image d’une personnalité complexe qui s’est épuisée dans la fidélité à ses engagements.

ELIETTE ABECASSIS.

 

Eliette Abécassis est née en 1969 à Strasbourg. Son père, Armand Abécassis, est spécialiste de la pensée juive. Après les classes préparatoires au lycée Henri IV à Paris, elle intègre l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm et obtient l’agrégation de philosohie. Elle enseigne pendant trois ans à l’Université de Caen puis se lance dans l’écriture. Mère de deux enfants, elle vit à Paris.

Son premier roman « Qumram » a remporté un énorme succès. Suivront « L’or et la cendre » »Petite métaphysique du meurtre » « La répudiée » inspirée du film israélien « Kadosh », dont elle a écrit le scénario, « Un heureux événement » « Le corset invisible » « Mon père » « Sépharade » (voir billets du 20 octobre 2009 et du 17 novembre 2010).

ET TE VOICI PERMISE A TOUT HOMME.

Anna qui a une petite fille, Naomi, est divorcée civilement de Simon Attal depuis trois ans. Elle travaille dans une librairie. Son ex-mari lui refuse le « guet » qui lui permettrait de se remarier religieusement. « Le guet, il n’y a que le mari qui puisse le donner à sa femme. Eh bien, sache que tu ne l’auras jamais. »

Anna rencontre Sacha Steiner et ils tombent éperdument amoureux. Mais, elle refuse d’abord toute relation sexuelle, sans oser dire à Sacha la vraie raison. Il est photographe, juif mais non pratiquant. Elle a peur de lui avouer la vérité et qu’il ne comprenne pas. D’après la loi juive, sans le guet, elle ne peut rencontrer un autre homme, ni l’épouser, ni avoir des enfants qui seraient considérés comme des bâtards.

Elle va entreprendre un long combat pour obtenir le guet qui lui permettrait d’épouser religieusement Sacha. Simon lui fait un chantage odieux. Il exige qu’elle lui donne la part de son appartement, puis une grosse somme d’argent qu’elle ne possède pas. Les rabbins l’encouragent à donner à Simon ce qu’ils demandent . « Madame, me dit-il en me regardant dans les yeux, un guet ça s’achète. »

Le rabbin va même ajouter : « Soyez prudente. Si jamais vous étiez avec quelqu’un, et que cela se sache, tant que vous n’avez pas le guet, vous serez considéré comme une femme adultère. Et alors vous ne pourriez plus jamais sortir de votre état d’adultère car aucun rabbin n’aurait le droit de vous marier avec cet homme, même après avoir obtenu le guet. »

Anna est révoltée mais ne veut pas à abandonner sa foi. Elle finira par avoir des relations sexuelles avec Sacha mais elle éprouvera un terrible sentiment de culpabilité.

Ses frères et soeurs la rejettent. Sa mère regrette son impuissance, son père la considère avec une inquiétude grandissante. « Je sais, murmura-t-il un soir, les yeux perdus dans le vague, cette loi est absurde. Je suis contre. Mais que faire, les rabbins ne la changeront pas. Cela fait longtemps qu’il en est question. Les rabbins refusent, avec obstination. Il ajoutera même : « C’est vrai, les rabbins trouvent toujours des solutions. C’est ainsi que le judaïsme a survécu pendant tout ce temps. »

Désespérée, révoltée, comprenant que malgré ses promesses, Simon ne lui donnera jamais le guet, elle contacte des associations qui s’occupent de défendre les femmes. C’est une avocate qui trouvera « l’astuce » qui lui permettra de retrouver sa liberté. C’est Anna qui a acheté la bague et non Simon, c’est contraire à la loi. Avec son avocate, elle se rendra en Israël et un tribunal rabbinique prononcera l’annulation de son mariage.

Dans ce roman, Eliette Abécassis continue à se battre pour défendre les droits des femmes comme elle l’avait déjà fait dans d’autres romans. Mais si le combat d’Anna occupe une grande place dans le livre, Eliette Abécassis s’étend aussi longuement sur le bonheur que lui donne Sacha. Elle découvrira ce qu’elle ne connaissait pas, l’amour basé sur un respect mutuel.

Je ne serais pas honnête si je ne parlais pas de la situation de la femme divorcée dans le christianisme. Une femme divorcée est exclue de la communauté, elle ne peut communier, elle ne pourra jamais plus contacter un mariage religieux. Très souvent, elle sera rejetée par sa famille. Il est vrai que la situation est la même pour les hommes ce qui n’est pas le cas dans la religion juive.

Les récentes déclarations de Monseigneur Léonard sur les divorcés dans l’enseignement ont suscité un tollé. Mais cela ne réconfortera pas ceux qui souffrent du rejet de l’Eglise.

PAROLES DE PHILOSOPHES.

 

Le livre de Luc Ferry est sous-titré « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? » Il avait en 2002 publié un essai « Qu’est-ce qu’une vie réussie? » Le philosophe nous plongeait dans la pensée d’Aristote, Saint Augustin, Saint Thomas ou Saint Paul, mais aussi Socrate, les stoïciens, Maïmonide, Averroès, Nietzche pour arriver à démontrer qu’une vie réussie est une « vie bonne ». Selon lui, le bonheur n’est pas, comme on l’affirme souvent actuellement, synonyme de réussite ou de performance. Un monde laïc n’est pas hostile aux transcendances, comme on le croit souvent. Idée qu’il développera dans « L’homme-Dieu ou le Sens de la vie ».

PAROLES DE PHILOSOPHES.

Un tout petit recueil, au format inhabituel, 8 cms sur 12, contenant des citations assorties de commentaires de l’auteur. (Collection « A savoir » – éditions Dalloz).

Dans son avant-propos, il précise : « D’abord l’aveu d’une limite aussi évidente qu’inévitable : ce recueil de « paroles de philosophes » est tout à la fois aussi subjectif et aussi peu exhaustif que possible. C’est tout au plus un petit morceau de la bibliothèque que j’emporte dans l’île déserte, un tout petit morceau seulement.. (…) Ce choix ne correspond qu’à un regard cursif et très personnel sur l’histoire de la philosophie entendue comme je l’entends maintenant : une doctrine du salut sans dieu ou, pour parler plus simplement, une tentative de répondre à la question : « Qu’est-ce qu’une bonne vie pour les mortels ? » sans passer par le secours des religions – de la foi en un dieu qui sauve – mais en s’en tenant aux moyens du bord : la lucidité de la raison et la sincérité du coeur. »

Comme dans ses autres livres, Luc Ferry va parcourir l’histoire de la philosophie de l’Antiquité à nos jours mais dans une optique nouvelle qui est celle « du salut ». Cette approche est pour moi assez déroutante, la notion du « salut » étant, me semblait-il, fortement connotée par le christianisme.

Par contre, le concept de « l’homme mortel » se retrouve dans toute l’histoire de la philosophie. Montaigne, en référence à la sagesse des anciens philosophes grecs, assurait que « philosopher, c’est apprendre à mourir. » Les Stoïciens et les Epicuriens affirmeront qu’on ne peut accéder à une vie bonne (ou heureuse) sans vaincre d’abord la peur de la mort.

« Pense à la mort toujours pour ne la craindre jamais » (Sénèque) – « L’affaire n’est pas de mourir plus tôt ou plus tard; l’affaire est de bien ou mal mourir. Or, bien mourir, c’est se soustraire au danger de vivre mal. » (Sénèque).

Comme le dit Luc Ferry, pour les anciens, le divin est assimilé au cosmos : « L’harmonie du monde, ce que les Grecs nomment le « divin » n’est donc pas, comme chez les Juifs ou les Chrétiens, « au-delà » du monde : la structure harmonieuse de l’univers lui est immanente. le divin peut cependant être considéré comme « transcendant » par rapport aux hommes, en ce sens qu’il est supérieur et extérieur à eux. »

Luc Ferry met aussi en lumière le rapprochement que l’on peut faire entre les stoïciens et les Bouddhistes : l’espérance est un obstacle à la sagesse. « Ne cherche pas à ce que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive, et tu seras heureux. » (Epictète).

Le christianisme sera en rupture complète avec les anciens. Pour Luc Ferry : « Cette rupture est double : 1) le divin cesse de s’identifier à l’ordre cosmique pour s’incarner dans une personne – le Christ; 2) la religion nous invite à limiter l’usage de la raison pour laisser la place à la foi. »

Le fondement même du christianisme est la résurrection des corps. « Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » (Saint Paul)

Au seizième siècle, naîtra « l’humanisme » à partir de la révolution scientifique. Copernic, Newton, Descartes, Galilée donneront une autre vision du monde, celle où l’homme en devient le centre. Doué de raison, d’esprit critique, un « être pensant ». « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » (Blaise Pascal).

Le fondement de la morale devient la liberté qu’a l’homme. « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières. » (Emmanuel Kant).

D’où l’importance de l’éducation soulignée par Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant. « L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation. Il n’est que ce que l’éducation fait de lui. » (Emmanuel Kant).

Luc Ferry étudiera aussi la vision de Descartes, Marx, Jean-Paul Sartre, Nietzsche avant d’arriver à ce qu’il pense actuellement : la philosophie de l’avenir sera de passer « de l’amour de la sagesse à la sagesse de l’amour », qui, pour lui, est « une nouvelle conception humaniste du salut qui n’est plus celle des Lumières, de Voltaire et de Kant, du droit et de la raison, mais plutôt celle de la transcendance de l’autre et de l’amour. »

J’ai beaucoup aimé le livre même si, comme toujours avec Luc Ferry, je ne suis pas totalement convaincue. J’y ai retrouvé, avec plaisir, beaucoup de citations connues dont il donne parfois un éclairage très personnel.

(Voir aussi : Luc Ferry – billet du 11 novembre 2009)

COMMENT JESUS EST DEVENU DIEU.

 

Dans son prologue, Frédéric Lenoir dit se poser cette question depuis plus de vingt-cinq ans. Il a donc décidé de se lancer dans une véritable enquête historique.

L’auteur, né le 3 juin 1962, est philosophe, sociologue, historien des religions. Il dirige la rédaction du magazine Le Monde des religions  et depuis septembre 2009, anime une émission sur France Culture « Les racines du ciel ». Sa pièce Bonté divine est à l’affiche depuis 2009. Sur son blog, il a ouvert un forum, ouvert à tous qui rencontre un grand succès.

Frédéric Lenoir part d’une constatation : Jésus est le seul fondateur de religion qui a laissé plané un doute sur son identité véritable. Son existence historique est attestée par des témoignages romains –  Suétone, Pline le jeune, Tacite – et l’historien juif Flavius Josèphe. Mais, l’essentiel se trouve dans le Nouveau Testament, écrits situés généralement entre la fin des années 40 et les années 120 :  les quatre évangiles et les épîtres de Saint Paul.

Pour Frédéric Lenoir, Jésus apparaît comme un juif pieux mais s’opposant à sa propre religion, par exemple dans le respect du shabbat. Pourtant, il est important de souligner qu’il ne se présente jamais comme voulant créer une nouvelle religion : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les prophètes; je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » (Matthieu 5, 17).

Qu’il apparaisse comme un maître de sagesse, un prophète, un Messie (Christ est la traduction en grec du mot hébreu Mashiah), il se dit « Fils de l’homme ». Mais ce qui ressort des évangiles est surtout son rapport unique avec Dieu : « Vraiment, tu es fils de Dieu ». (Matthieu14,33).

Plus étonnant sera sa crucifixion, supplice avilissant et sa résurrection. « Dieu l’a ressuscité des morts » (Paul, Romains 10,9) » « enlevé au ciel et assis à la droite de Dieu (Marc 16, 19). C’est la base même du christianisme : Jésus est mort pour sauver l’humanité.

Pourtant, considérer Jésus comme étant Dieu, ne sera pas admis si facilement. Il y a effectivement une contradiction entre une religion monothéiste et Jésus, Dieu, à l’égal du père. S’ajoutera, la croyance en l’Esprit Saint, donc le dogme de la Trinité, qui peut aussi être considéré comme une contradiction avec le monothéisme.

Il n’est donc pas étonnant que des débats sur l’identité du Christ, égal ou inférieur à son Père, divisent les théologiens. Ils vont secouer l’Eglise jusqu’au IVème siècle.

Je mentionnerai simplement un opposant à ce qu’on pourrait appeler l’orthodoxie chrétienne, Arius. Grand théologien, il est titulaire de la paroisse du port d’Alexandrie. Il refuse «  de considérer la personne du Christ à l’égal de Dieu, seul éternel et incréé. » »Le fils est certes divin, mais le Christ n’est pas Dieu et ne saurait être confondu avec Lui : issu du Vrai Dieu, il est subordonné à Lui. »

Ce débat sur l’identité du Christ aurait pu rester un simple différend entre théologiens mais il va prendre une telle importance qu’une confrontation aura lieu entre Arius et l’évêque d’Alexandrie aux alentours de 318. Les évêques réunis en concile, réaffirment solennellement que le Christ est consubtantiel et coéternel au Père. Ils excommunient Arius et l’expulsent d’Alexandrie. Ses écrits sont détruits après sa condamnation pour hérésie.

Cette querelle n’est qu’une des multiples querelles qui déchirent surtout l’Orient , les évêques d’Occident adoptant la foi dictée par l’orthodoxie, celle de Rome.

Un événement va être déterminant pour l’avenir de l’orthodoxie chrétienne : la victoire de l’empereur Constantin sur l’empereur d’Orient. Constantin règne en maître absolu sur un immense empire. Il veut faire cesser les querelles qui ne sont plus seulement celles de théologiens, mais ont gagné la rue, avec une ampleur qu’on a peine à imaginer. Constantin décide de convoquer un concile réunissant les évêques d’Orient et d’Occident, à Nicée. Le concile s’ouvre le 20 mai 325, non pas dans une église, comme le voulait la tradition mais dans la salle principale du palais impérial et sous la présidence de l’empereur qui, dans son discours d’ouverture, exhorte les évêques à la concorde. Le concile de Nicée est considéré comme le premier concile oecuménique, dans l’histoire de l’Eglise. Et les évêques approuvent ce qu’on appellera le « symbole de Nicée »qui deviendra après le concile de Contantinople, convoqué en 381, le Credo chrétien, récité encore aujourd’hui.

Frédéric Lenoir va se demander si Constantin et ses successeurs ont rendu service au christianisme en en faisant la religion officielle de l’empire et en souhaitant à tous prix sa cohésion doctrinale : « D’un côté, en forçant les chrétiens à s’entendre sur le fondement de leur foi, ils ont renforcé leur unité ainsi que leur force religieuse et leur influence politique au sein de la société. Dans le même temps, ils ont introduit au sein de l’Eglise le germe de l’intolérance (une seule conception de foi peut être admise) et le goût du pouvoir (la société régie par la foi), deux traits qui connaîtront bien vite des conséquences dramatiques : persécution des juifs et des païens, puis des hérétiques, avec, comme point d’orgue, la mise en place de l’Inquisition médiévale : on condamne et on brûle les dissidents pour maintenir l’unité de la société sous l’égide de l’Eglise. De telles pratiques sont à l’évidence en totale contradiction avec le message de Jésus qui prône la séparation des pouvoirs politiques et religieux, la non-violence et l’amour du prochain. »

Cette réflexion de l’auteur a suscité la polémique. Pour ma part, je trouve qu’il va trop loin, quand il affirme que l’entente « forcée », si je puis dire, entre les Chrétiens, même sous l’impulsion d’empereurs, est la base de futures persécutions. Le christianisme devient une « institution » avec tout ce que cela peut engendrer. Mais, pouvait-il en être autrement ? Qui peut répondre à cela ?

La religion est toujours une question de foi. Les dogmes de la Trinité, de l’Incarnation, de la résurrection, la mort salvatrice du Christ forment le socle du christianisme. Mais, la relation à Jésus est personnelle. La fidélité au message de l’Evangile aussi.