PHILIP ROTH.

Philip Roth est né à Newark, une ville portuaire proche de Manhattan dans le New Jersey, le 19 mars 1933. Petit-fils d’immigrés juifs originaires d’Autriche Hongrie, il a enseigné à l’université et a écrit de nombreux romans, dont plusieurs ont été récompensés. « Pastorale Américaine » prix du meilleur livre étranger en 2000, « La tache » prix Médicis étranger en 2002.

Considéré par les critiques comme un des meilleurs écrivains américains contemporains, il était cité cette année parmi les écrivains susceptibles d’obtenir le Prix Nobel de littérature.

Gràce à son double littéraire Nathan Zuckerman il trace un tableau de l’Amérique souvent ironique, voire provocateur. Il vient de publier « Némésis » qu’il présente comme étant son dernier roman. (voir billets du 8 avril 2008 – 8 avril 2010 – 1er mars 2011)

NEMESIS

Nous sommes en 1944. L’Amérique est en guerre. Bucky Cantor n’a pas pu s’engager à cause de sa vue ce qu’il regrette amèrement. Il est professeur d’éducation physique à Newark, la ville natale de l’auteur et, pour l’été, directeur d’un terrain de jeu. Il a vingt-trois ans et est spécialiste du lancement du javelot. « Surmontant son corps massif, sa tête, plutôt grosse était formée d’éléments fortement marqués à l’oblique : de larges pommettes saillantes, un front à pic, une mâchoire anguleuse, et un long nez droit à l’arrête vive qui donnait à son profil le contour bien dessiné d’un portrait gravé sur médaille. »

Bucky Cantor a été élevé par des grands-parents. Sa mère est morte en couches, son père a fait de la prison pour avoir volé son employeur afin de couvrir ses dettes de jeu. Son grand-père, propriétaire d’une épicerie est un travailleur acharné qui lui apprend à faire face à tous les obstacles, à toujours assumer ses responsabilités. Venu en Amérique en 1880, il a été confronté aux agressions violentes contre les juifs, chose courante à l’époque. Il s’est forgé une conception de la vie qu’il transmet à son petit-fils. « Il l’encouragea à se défendre en tant qu’homme, à se défendre en tant que Juif, à comprendre qu’on en a jamais fini avec les combats qu’on mène, et que, dans la guérilla sans fin qu’est la vie, quand il faut payer le prix, on le paie. »

Ce qui aurait dû être un été merveilleux pour les gosses du camp de vacances va se transformer en cauchemar, une terrible épidémie de polio. Les rumeurs les plus folles circulent sur la cause de la maladie, dont on ne connaît rien, et une peur immense touche toute la communauté. Bucky se demande s’il peut continuer à faire courir ses enfants dans une chaleur étouffante, s’il n’est pas responsable comme une mère qui a perdu deux enfants l’en accuse. « Vous les laissez courir comme des bêtes, là—haut, et vous vous demandez pourquoi ils attrapent la polio ? A cause de vous ! A cause d’un imbécile, d’un écervelé, d’un irresponsable comme vous. »

Ebranlé, Bucky va consuler le docteur Steinberg qui lui apprend que la polio est due à un virus, dont on ne sait rien. Il lui conseille de continuer les activités sportives pour faire face à la peur et surtout de ne pas se sentir coupable. « Nous avons tous une conscience, et une conscience est quelque chose de précieux, mais pas si elle commence à vous faire croire que vous êtes coupable de ce qui dépasse de loin le champ de vos responsabilités. »

Bucky continue courageusement ses activités, rassurant les enfants comme il le peut. « Les enfants, je suis content de vous voir ici. Aujourd’hui, il va faire une chaleur d’enfer – on le sent déjà. Mais cela ne veut pas dire que nous n’allons pas jouer sur le terrain. Ca veut dire qu’on va prendre certaines précautions pour que personne ne se surmène. » 

Pourtant, lors d’un enterrement, alors que le rabbin loue la toute puissance de Dieu, Bucky se révolte : « Comment pouvait-il être question de pardon – sans parler d’alleluia – face à une cruauté aussi insensée? » Comment avaler le mensonge officiel de la bonté de Dieu ? Pourquoi se prosterner servilement devant cet assassin d’enfants ? Le responsable du virus !

Marcia, la fille du docteur Steinberg, qui est monitrice à India Hill, dans un camp de vacances, où il n’y a pas encore de cas de polio, le supplie de la rejoindre. Il refuse d’abord ne voulant pas abandonner ses enfants mais finit par accepter.

Et le cauchemar reprend, un cas de polio est détecté. Bucky, toujours culpabilisé d’avoir quitté le camp de vacances, se demande si ce n’est pas lui qui a apporté la polio car l’enfant touché est Donald avec qui il a passé beaucoup d’heures à lui apprendre la plongée.

Il passe un examen médical qui confirme qu’il est bien un porteur sain. Quelques jours plus tard, il est hospitalisé, il a la polio. Quand il sortira paralysé de l’hôpital, il refusera de voir Marcia, qui le supplie de l’épouser comme c’était convenu avant sa maladie. Il ne fait plus que des petits boulots pour survivre et ne voit plus personne.

Il a cinquante ans quand il rencontre le narrateur du livre, un ancien du camp de vacances de Newark, qui a aussi eu la polio mais est marié et a des enfants. Ils vont avoir de longues conversations, Alan essayant, en vain, de lui faire renoncer au sentiment de culpabilité qu’il a gardé. « J’ai été le porteur de la polio à India Hill. » « Je n’avais pas le droit d’épouser Marcia puisque j’étais devenu un infirme. »

Son ressentiment contre Dieu est toujours là. « Dieu a tué ma mère en couches. Dieu m’a donné un voleur pour père. Quand j’ai eu vingt ans et quelques, Dieu m’a donné la polio que j’ai à mon tour refilée à une douzaine d’enfants, sinon davantage… »

Un criminel, un pervers, un sadique, voilà ce qu’est Dieu pour Bucky qui croit encore en lui parce qu’il faut bien que quelqu’un ait créé le monde. Et pourtant, contre toute logique, il se  croit toujours responsable. « Je voulais aider les gosses à devenir forts et au lieu de ça, je leur ai fait un mal irrévocable. »

Le livre se termine par une très belle scène, le rappel de ce qui avait tellement impressionné les enfants de Newark, le lancer du javelot. Le narrateur clôt le récit par cette phrase : « il nous paraissait invincible. » Hélas ! personne ne l’est jamais.

Ce n’est pas la première fois que Philip Roth aborde les thèmes du mal, de la responsabilité, de la culpabilité mais, à ma connaissance, jamais avec cette virulence. Que Dieu envoie la polio à des enfants juifs peut être vu comme une allusion à la shoah qui a lieu au même moment en Europe. Le roman est ausi une réflexion sur le tragique de la condition humaine. Les choix individuels pèsent peu sur le cours des choses. Est-ce pour cela que l’auteur a choisi comme titre de son livre Némésis la déesse de la colère des dieux ?

 

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