FRANCOIS NOURISSIER.

 

Franz-Olivier Giesbert, dans son émission « Semaine critique »,  rendait hommage à François Nourissier. Pour lui, « Bratislava » est un chef-d’oeuvre. Je me rappelais l’avoir lu, l’avoir trouvé très beau mais je ne savais rien de plus. Je l’avais acheté par hasard, je l’ai relu.

Je me souvenais avoir vu François Nourissier dans une émission de Bernard Pivot pour présenter je ne sais plus quel livre. Engoncé dans son fauteuil, s’exprimant difficilement, il m’avait paru vieux, sentiment renforcé par sa longue barbe blanche et ses yeux éteints. Sa prestation ne m’avait pas donné envie de lire ses livres. Bratislava a été une vraie surprise. Un style exceptionnel, un humour parfois féroce, une autodérision, François Nourissier ne s’aime pas.

Le titre est trompeur. Certes, trois chapitres sont consacrés à la ville où il revient se souvenant y avoir été lorsqu’il avait vingt ans. Il ne reconnaît rien. « Mais rien là-dedans ne me parlait. Aucune correspondance ne s’établissait entre l’ancien voyage et l’actuel, la découverte et le retour, le décor de mes vingt ans et ce que quarante années en avaient fait. »

Après ces  trois chapitres, suivront une série de réflexions, sur l’âge, l’époque, sa vie, ses amis. A la page 136, François Nourissier, explique qu’il aurait voulu intituler son livre « Sur l’âge » en référence à Marguerite Yourcenar qui l’utilisait « avec ce grand ton familier, qui, un temps, fascinait les Français. » Son éditeur lui refuse le titre : « En règle générale, nos proches, nos amis et les professionnels consultés nous déconseillent d’utiliser les titres qui nous conviennent. Ils y mettent de la véhémence. (…) Je jure toujours de ne plus me laisser intimider, mais l’assurance et l’effronterie des gens d’édition sont extrêmes. Comment ne pas consulter qui nous vend ? Les grimaces que « Sur l’âge » a essuyées vaudront donc à ces réflexions et anecdotes de s’intituler « Bratislava », et grâce à ces quatre syllabes rocailleuses et danubiennes, de conquérir, me promet-on, trois mille lecteurs supplémentaires, en vertu de la règle de toute lecture qui est le malentendu. » C’est dit !

Une anecdote ? En Suisse, en 1980, il fait la queue pour acheter un billet de chemin de fer. L’attente se prolonge car le préposé avec courtoisie et méticulosité, suggère les itinéraires, calcule les tarifs… le client est aux anges, les autres languissent. Il décide donc d’être le plus bref possible et commande simplement son billet. Surprise ! Le préposé veut absolument lui faire une réduction et prononce cette phrase assassine : « A votre âge, monsieur, on a une réduction. » Il finit par lui établir son billet, tarif plein mais avec irritation. François Nourissier s’enfuit comme s’il était traqué par les photographes cherchant, dit-il, à cacher ses rides « qui donneraient raison au maniaque ».

L’humiliation qu’une personne âgée peut éprouver l’auteur la  racontera dans un autre chapitre. Un soir d’hiver, en décembre, il ne voit pas une voiture à laquelle il devrait céder le passage. Aux feux, la voiture vient se ranger derrière la sienne. En sort, un homme jeune, qui le rejoint. Comme il s’apprête à baisser sa vitre, pour s’excuser, le conducteur se penche vers lui et l’interrompt en criant : « Vous ! Vous ne… Vous êtes un criminel… On nous dit qu’il faut respecter les vieillards… Mais des vieux comme vous, on devrait… on devrait les écraser ! Les supprimer… Les supprimer… La fin du chapitre est admirable. Il rentre chez lui, se regarde dans le miroir, s’observe, se voit tassé derrière son volant, essayant de se voir comme il ne s’était jamais vu. « Puis, dit-il,  je rallumai les lampes, me dévêtis et allai dîner. »

Il va intituler un de ses chapitres « L’homme rompu » en référence à Simone de Beauvoir qui termine son livre « La femme rompue »  par le célèbre :  « J’ai été flouée ».  Et l’auteur de dire : « Il y a en chacun de nous un homme rompu. C’est celui-là qui  s’exprime ici, et qui tente de le faire sans jérémiades et sans oublier, s’il se peut, de rire. »

François Nourissier parle de sa mère, hospitalisée à six cents kilomètres de chez lui. Un témoignage émouvant : « Quand j’arrivais, elle ne me reconnaissait pas, ou seulement un instant – son visage qui s’éclairait, ses yeux pâles – et l’instant d’après elle glissait de nouveau à l’absence, ou à ces évocations de son enfance dont je saisissais à peine quelques bribes dans le bredouillement qui coulait de ses lèvres, tout près desquelles penché, je tendais l’oreille. »

Un chapitre intéressant est consacré à la difficulté qu’il a toujours éprouvée pour l’écriture de ses romans, enviant Aragon pour qui tout paraissait si facile. « Il faut beaucoup de modestie pour écrire des romans, s’effacer devant des personnages, décrire des coins de rue, des coins de coeur. Beaucoup d’humilité pour s’effacer devant – ou derrière ? – de la vie inventée. Pour croire la vie inventée plus passionnante, plus urgente que la vraie. »

Pourtant, dans le chapitre intitulé Po, il avoue : « Il faut se méfier des mots quand ils viennent facilement. Ceux de la politique coulent de source, mais la source est empoisonnée. » Que penser de la  tristesse ressentie envers certains auteurs ? « J’en reviens à mes moutons littéraires : les pages sur la dégradation de Dreyfus déshonorent mon cher Barrès; telles vomissures antisémites des Goncourt me gâtent leur prodigieux « Journal »; et comment ne pas constater, des deux plus grands écrivains français de mon temps, l’un, Céline, fut un forcené, longtemps interdit de séjour dans nos bibliothèques, et de l’autre, Claudel, la palinodie gaulliste ne fit pas oublier « L’Ode au Maréchal ». Aragon ? Il ne brisa jamais la chaîne stalinienne, qui, à l’entendre, le blessait fort ».

Mais sa sévérité, il l’appliquera surtout à lui-même : « je voudrais signaler le ridicule (et non le pathétique), qu’il y a à être devenu ce Nimbus aux cheveux folâtres et blancs, dont la tête paraît avoir grossi, comme d’un tardif hydrocéphale, et dont le coffre, depuis si longtemps bourré de sucreries, de salaisons et d’alcool, balle en bosse abdominale au-dessus de la ceinture, modifiant du tout mon personnage… »

L’essentiel, aurais-je eu envie de lui dire s’il ne nous avait pas quittés le 15 février, c’est son oeuvre, le plaisir que ses lecteurs trouveront toujours à le lire, à savourer son style exceptionnel.

François Nourissier était né à Paris en 1927. Il avait été élu à l’Académie Goncourt, dont il devint le secrétaire général, puis le président. Son dernier livre « A défaut de Génie » paru, chez Gallimard, en 2000, qu’il ne veut pas qualifier de Mémoires, reconstitue sa vie. Il l’a écrit, alors qu’il était atteint de la maladie de Parkinson, Miss P., qui lui vole sa vie, ne le lâche aucun instant : « Je me rêvais hêtre, chêne, me voilà tremble – vert d’eau, pâleur d’os – frissonnant dans les rafales de mon automne. » 

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