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ANDREÏ MAKINE.

13 septembre 2011

Andreï Makine est né en Sibérie le 10 septembre 1957. Il a passé son enfance et adolescence dans un orphelinat sibérien. Brillant élève en philosophie et en français, il a rédigé une thèse de doctorat sur la littérature française contemporaine. Il s’est installé à Paris à l’âge de trente ans.Son premier roman “La fille d’un héros de l’Union soviétique” a été publié en 1990. (voir billet de septembre 2009). Il a reçu le prix Goncourt pour “Le testament français”. En 2001 paraissait “La Musique d’une vie”. (voir billet de mars 2010).

LE LIVRE DES BREVES AMOURS ETERNELLES.

Le tout premier chapitre du livre est très intéressant et inaugure ce que sera le livre. Le narrateur raccompagne son ami, Dmitri Ress, jusqu’à son domicile. Ress a passé quinze ans derrière les barbelés. Il ne critiquait pas les tares spécifiques du régime en place, dans la Russie d’alors mais “la servilité avec laquelle tout homme en tout temps renie l’intelligence pour rejoindre le troupeau.”

Au moment de la rencontre, Ress est âgé de quarante-quatre ans mais en paraît septante. Souffrant d’un cancer, il n’a plus que quelques mois à vivre mais il n’a rien renié de ses convictions. Le narrateur repense à ce que disait un de ces familiers : “Il aimait… comme on ne peut être aimé… qu’ailleurs que sur cette terre.”

Tous les deux regardent le défilé du premier mai et surtout les tribunes. Comme le narrateur lui fait remarquer que le peuple se fiche de ces tribunes, il réagit avec violence : “Non ! Le peuple ne s’en fiche pas. Il en a besoin.” “Peu lui importe de savoir qui remplit les tribunes, l’essentiel est qu’elles soient remplies. C’est ça qui donne son sens à la vie de notre fourmilière humaine.” Ress va ajouter, parlant d’un défilé imaginaire : “Dans le défilé, il y aura de nouveau ces trois catégories : des placides très majoritaires, des ricaneurs et quelques rebelles marginaux.”

L’essentiel, il le dira un peu plus tard : “Mais il y a … Il y a aussi ceux qui ont la sagesse de s’arrêter dans une ruelle comme celle-ci et de regarder la neige tomber, de voir un lampe qui est allumée dans une fenêtre, de humer la senteur du bois qui brûle. Cette sagesse, seule une infime minorité parmi nous sait la vivre. Moi, je l’ai trouvée trop tard, je commence à peine à la connaître”.

C’est la première fois qu’Andreï Makine parle de l’orphelinat. Il croit en la propagande officielle du régime, le communisme sensé apporter le bonheur à tous, être un monde fraternel. Il est fier de défiler avec ses camarades. Il est bien trop jeune pour comprendre ce que signifie vraiment ces défilés à la gloire du parti. Il ressent un “état d’euphorie et même d’extase”, il est heureux. Nous sommes en 1960.

Perdu dans un labyrinthe, (les restes des tribunes) après un défilé, avec son école, il va apercevoir une femme assise sur un bout de gradin, un livre sur les genoux. “J’arrêtais ma descente, me figeait, conscient que ce qui se passait n’appartenait pas au monde dans lequel je vivais. C’était la toute première fois que le sens de la féminité m’apparaissait avec autant d’évidence.”

Cette première rencontre prélude à beaucoup d’autres sera une prise de conscience. “L’amour, murmura en moi une voix incrédule. Tout était prévu dans la société idéale : le travail enthousiaste des masses, les progrès fabuleux de la science et de la technique, la conquête spatiale menant l’homme ves des galaxies inconnues, l’abondance matérielle et la consommation raisonnable liée au changement radical des mentalités. Tout, absolument tout ! Sauf…

Le narrateur va raconter huit histoires d’amour. On voit ainsi défiler la jeune femme qui pleure dans un parc et dont la douleur marque à jamais le narrateur enfant, l’ancienne secrétaire de Lénine qui vit pauvre et se cache, sa petite fille Maïa qui lui apprendra la vraie histoire de sa grand-mère, Veka qui habite près d’une usine avec sa mère Elsa, une autre jeune fille qui l’entraînera dans une pommeraie…

C’est donc par des amours brèves mais dont le souvenir restera toujours vivant que le narrateur va cheminer vers une autre vision de la vie.

“Il me fallut aussi beaucoup d’années pour savoir discerner, derrière une brève hisoire de tendresse adolescente, le bonheur lumineux que mon amie et sa mère Elsa m’avaient si discrètement transmis. (…) Avec l’âge je comprendrais de mieux en mieux que la paix qu’elles réussissaient à faire régner dans un endroit aussi désolé, oui, cette sérénité indifférente à la laideur et à la grossièreté du monde, était une forme de résistance, peut-être plus efficace que les chuchotements contestataires que j’allais entendre dans les milieux intellectuels de Leningrad ou de Moscou.”

Un livre dédié aux femmes et à l’amour.

 

JORGE SEMPRUN.

2 décembre 2009

 

Jorge Semprun est né à Madrid le 10 décembre 1923. Il est le fils d’un diplomate républicain espagnol. Sa famille s’exile en France pendant la Guerre d’Espagne. Il fait ses études secondaires au lycée Henri-IV à Paris, puis des études de philosophie à la Sorbonne. En 1942, il entre au Parti communiste espagnol et, en 1943, arrêté par la Gestapo, il est envoyé au camp de concentration de Buchenwald. Rentré à Paris en 1945, il s’engage dans la résistance clandestine contre le régime de Franco. Après avoir été exclu du parti communiste en 1964, il se consacre à l’écriture. De 1988 à 1991, il est Ministre de la culture du Gouvernement espagnol. En 1996, il est élu à l’Académie Goncourt. Il vit actuellement à Paris.

Romancier il a écrit de nombreux ouvrages dont “Autobiographie de Federico Sanchez” (son surnom dans la clandestinité) “L’écriture ou la vie” dans lequel il raconte sa déportation à Buchenwald,  ”Mal et modernité” “Se taire est impossible” avec Elie Wiesel et “Adieu vive clarté”.

Scénariste, il est surtout connu pour “La Guerre est finie” d’Alain Resnais, “Z”, “L’Aveu”, “Section spéciale” de Costa-Gavras, “L’Attentat”  d’Yves Boisset.

ADIEU,  VIVE  CLARTE…

Le titre est emprunté à un vers de Charles Baudelaire, “Chant d’automne”

“Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu, vive clarté de nos étés si courts.”

L’auteur présente son livre comme le récit de la découverte de l’adolescence et de l’exil, des mystères de Paris, du monde, de l’appropriation de la langue française.

La guerre d’Espagne étant “perdue” Jorge arrive à Paris début 1939 et est interne au lycée Henri-IV. Tout au long du livre il revient sur “Madrid était tombée et j’étais seul, foudroyé”.

Un autre souvenir, reviendra aussi plusieurs fois. Il entre dans une boulangerie, commande un croissant. La boulangère ne le comprend pas. Le toisant, “elle invectiva à travers moi les étrangers, les Espagnols en particulier, rouges de surcroît, qui envahissaient pour lors la France et ne savaient même pas s’exprimer”. Il décide alors que jamais plus personne ne pourra lui reprocher son accent. “J’ai pris la décision d’effacer au plus vite toute trace d’accent de ma prononciation française : personne ne me traitera plus jamais d’Espagnol de l’armée en déroute, rien qu’à m’entendre.”

Les deux souvenirs sont liés, l’humiliation ressentie par un adolescent, blessé pour son pays et par ce qu’il est, un exilé.

Il parcourt Paris tout en récitant des poèmes. Il dévore Baudelaire, Rimbaud, Sartre, Nizan, Malraux, Giraudoux, Gide. Il s’approprie la langue comme il se l’était promis.

Il mélange le passé et le présent, regrette son passé communiste, critique l’idéologie marxiste et certains régimes comme Cuba.

J’ai été assez déroutée par le l’ouvrage. L’auteur n’est pas facile à suivre dans ses digressions, ses retours en arrière. Mais il est intéressant quand il parle de ses “auteurs”, de l’influence de ses lectures sur sa vie. Ou encore de la fatigue à vivre qu’il éprouve : “la fatigue de vivre qui m’habite depuis lors, comme une gangrène lumineuse, une présence aiguë du néant. Et que je parviens généralement à dissimuler, de sorte que presque personne ne me croit quand j’y fais allusion. Ce que je fais, toutefois, toujours, et par pure courtoisie, sur le mode de la plaisanterie : pour que l’incrédulité que provoque habituellement ma sortie ne soit pas blessante. Ni pour moi ni pour celui ou celle qui aurait à l’exprimer.”

En refermant le livre, je me suis dit, qu’une fois de plus un écrivain, se rappelant sa jeunesse ou son adolescence, soulignait leur importance sur sa vie. Il avait mal vécu son séjour en internat, mal digéré la “déroute” espagnole, “Franco, un général des guerres coloniales africaines, bedonnant, à voix de castrat, mais tenace, impitoyable et froid, qui régnerait sur l’Espagne, pendant près de quarante ans, contre tout espoir et toute prévision.”

Mais il va réagir, faire en sorte qu’on ne le traitera plus comme un étranger, organiser la résistance contre le régime franquiste, devenir “Français” mais sans rien renier de ses origines. Il écrira des livres en espagnol et sera Ministre de la culture en Espagne.

Ses expériences renforceront sa conviction, il faut lutter pour que le monde soit plus humain.